Pézard et Dante :

la réflexivité traductologique comme critique herméneutique en action

À l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, en 2011, nous avons pu étudier un document du fonds André Pézard rédigé en italien[1]. Les treize premières pages constituent l’avant-texte d’une conférence tenue en 1965 à Florence, à l’occasion du septième centenaire de la naissance de Dante[2]. C’est la réflexion d’un pionnier en génétique de la traduction qui explique l’évolution de sa réécriture de Dante[3] en philologue, grammairien, critique littéraire et spécialiste du poète[4]. Pézard, italianiste élu de 1951 à 1963 au Collège de France[5], présente dans cette conférence sa démarche de traduction, les problèmes rencontrés, les variantes traductives testées, les raisons qui l’ont poussé à refuser l’une après l’autre la quasi-totalité de ces solutions et les raisons qui ont motivé les choix de traduction publiés. Il analyse d’abord des cas lexicaux[6], puis un problème d’interprétation du texte source impliquant des questions de syntaxe et de ponctuation[7]. Pour ce dernier cas de figure, la comparaison de l’avant-texte avec l’article publié nous a permis de mettre en évidence que la réflexion méta-traductologique de Pézard se répercute aussitôt sur sa pratique traductive. Chez lui, comme chez Henri Meschonnic[8], la pratique c’est la théorie et la théorie c’est la pratique : d’autant plus que celle-ci a continué d’évoluer, même après que les dernières épreuves, le bon à tirer, ont été rendues en mai 1965 à l’éditeur. Certains choix de traduction pris par Pézard après cette conférence ont été placés, dans la première édition de novembre 1965, dans un Errata à la fin du volume[9], puis ils ont intégré le corps du texte dans l’édition de 1967.

Pour Pézard traducteur et commentateur de Dante, il ne semblerait pas y avoir une coupure entre les phases pré- et post-éditoriales[10] : il inscrit son travail dans un continuum temporel où le texte cible est à ses yeux toujours modifiable. La réflexivité traductologique alimente son exégèse et l’exégèse la traduction, dans un aller-retour qui paraît circulaire, et qui a pour ainsi dire comme › soupape d’échappement ‹ le réservoir des notes de bas de page. Pour ces notes, il a dû demander à Gallimard de faire une exception à la règle, car la Pléiade n’utilise pas les notes de bas de page, mais de fin de volume[11]. L’espace paratextuel pézardien, prenant en compte dans cet adjectif autant le péritexte que l’épitexte, est en dialogue constant avec le texte[12] : quand ses notes sont trop longues, il les déplace en appendice, voire dans des études publiées à part. Il est difficile de distinguer chez Pézard l’opération traduisante du commentaire, car sa réflexivité traductologique est une critique interprétative en action. Nous allons ici étudier les modifications, les ajouts ou les coupes qu’il a fait subir à ses analyses de 1965 : notre corpus ira de la version dactylographiée à l’article de la conférence, des notes de bas de page aux études critiques autonomes. Ce parcours nous permettra de comprendre comment l’action de traduire, de commenter et de (ré)écrire sans cesse donne naissance chez Pézard, en syntonie avec la vision de son collègue et ami italien Gianfranco Contini, à une herméneutique philologique de la traduction[13].

 

Avant-texte, texte et paratexte dans la critique pézardienne de la traduction

Pézard a continué de corriger sa traduction et les notes de bas de page, dans les diverses rééditions des Œuvres complètes, jusqu’en 1983 (sa mort survenant en 1984). Comme il l’affirme dans l’Avertissement[14], il est convaincu qu’un jour, grâce aux progrès de l’exégèse dantesque, sa traduction sera presque entièrement à réécrire. Il n’y a pas chez lui de sacralisation du texte source puisqu’étant philologue il sait que l’exemplaire autographe de Dante est perdu à jamais, que ses traducteurs travaillent sur des manuscrits des copistes ayant des coquilles. Cette méfiance philologique se transfère aussi dans son rapport au texte cible. Il estime que toute traduction est « un commencement d’explication »[15], pas une explication complète, et surtout « un commencement dont la fin naturelle risque de ne jamais venir » : la traduction est donc une opération par sa propre nature inachevable. Pézard en tant que traducteur ne souhaite pas se substituer au poète, il ne veut pas que sa traduction de Dante remplace le texte source. Il souhaite juste qu’elle puisse permettre aux nouveaux lecteurs de s’approcher de l’œuvre originale. À ce propos, il utilise la métaphore filée du peintre persan[16] qui porte la miniature d’une princesse à son seigneur pour que ce dernier, à la recherche d’une épouse, ait envie de la connaître en chair et en os. Sa traduction de Dante n’est qu’une possible représentation de l’œuvre, un « exercice préparatoire »[17] qui s’ajoute aux notes et aux commentaires des générations précédentes. Elle est donc susceptible d’être infiniment retouchée, voire entièrement réécrite. Cette conception relativiste de la traduction lui vient aussi de sa propre expérience : il a traduit la Vita Nuova de Dante en 1953[18] et en 1965, selon des principes traductifs totalement différents.

autresLa réflexion traductologique de l’avant-texte dactylographié est très riche en exemples et Pézard en propose une analyse génétique et philologique minutieuse. La conférence florentine publiée ne concerne qu’une partie de ces propos : un article ne pouvait pas contenir tous les exemples traités dans la version dactylographiée. Celle-ci compte vingt-deux pages et l’article publié en italien dans les actes du congrès ne concerne que les treize premières. Les neuf autres pages ont été publiées par la suite, en français, dans une étude réunissant d’autres notes exégétiques, d’abord à Nice en 1967[19] puis à Paris en 1975[20]. Dans les deux éditions, les pages de la dactylographie allant de quatorze à dix-neuf paraissent sous le titre « Le glaive de la Comédie (Par. V [sic] 1-2) »[21] et les trois autres pages sous le titre « La roue au branle égal (Par. XXXIII, 144) »[22].

Pour comprendre les problèmes de traduction soulevés dans ces pages, le titre général donné à l’étude de 1967 est très indicatif : « Allusions, demi-mots et silences de la Comédie ». Il s’agit de mots qui pourraient se prêter à une traduction littérale et qui, même traduits mot à mot comme c’est le cas de rota/roue, cachent pour Pézard des questions d’exégèse. Ce n’est pas un hasard si, dans sa traduction de Dante, ces réflexions traductologiques sur le glaive et la roue apparaissent dans des notes de bas de page qu’il appelle « à double enceinte »[23] et qu’il signe avec ses initiales A.P. : il le fait pour attirer l’attention de ses lecteurs sur des nouveautés interprétatives incertaines, susceptibles de faire l’objet de discussions exégétiques. En traduisant, il œuvre en philologue et ose proposer de nouvelles lectures du texte source.

 

La roue au branle égal (Par. XXXIII 144) : études critiques et notes

Nous allons analyser maintenant le cas concernant le mot rota > roue. À la différence de la note sur le glaive, cet exemple présente un intérêt d’ordre génétique pour son parcours pré- et post-éditorial de 1965 à 1983 : alors que l’interprétation proposée de por mano > armer (d’un glaive) demeure la même dans la version dactylographiée et dans le texte imprimé en 1967-1975, la partie finale avant-textuelle traitant du mot roue a été coupée et remplacée dans la version imprimée par une autre conclusion. Même en nous limitant à comparer la première et la dernière des éditions de la traduction (Dante 1965 et Dante 1983), nous pouvons constater le rapport dialectique existant entre le péritexte des notes de bas de page et l’épitexte des études critiques, les premières étant modifiées par les secondes. Les deux variantes finales, l’avant-textuelle et l’imprimée, sont en vérité complémentaires. Elles illustrent de façon emblématique comment chez Pézard la réflexivité traductologique guidant sa pratique est une forme de critique littéraire en action : une herméneutique philologique où traduire équivaut à expliquer, c’est-à-dire, au sens étymologique du terme, à déplier, à dérouler le texte pour le rendre tout autant compréhensible dans une autre langue culture et dans un autre temps, car sept siècles se sont écoulés entre la création du texte et son actualisation française.

L’analyse de Pézard se concentre sur un vers du Paradis très important, l’avant-dernier du dernier chant : ma già volgeva il mio desio e il velle/ sì come rota ch’igualmente è mossa/ l’amor che move il sole e l’altre stelle[24] > mais tu virais et pressais mon vouloir/ comme une roue au branle égal, amour/ qui mènes le soleil et les étoiles[25].

Entre des images de fulguration transcendante (la vision de la Trinité) et d’immensité cosmogonique (le soleil et les étoiles), Dante place une comparaison qui paraît au traducteur des plus communes, « une métaphore courante, une simple figure de style[26] », celle d’une roue en mouvement. Dans la dactylographie, Pézard parle d’un substantif concret qui, dans sa configuration phrastique, semble en quelque sorte nu[27]. Et il remarque que les commentateurs, ceux qui se chargent de l’établissement du texte et de ses éditions italiennes, ne prennent pas le temps de s’arrêter pour réfléchir sur cette roue, puisqu’ils ont peut-être l’impression d’avoir à faire à une image banale. Que fera alors le traducteur Pézard dont le souci premier est d’être synthétique ? Comme il l’affirme dans l’incipit de son Avertissement, il doit faire en sorte que les œuvres complètes de Dante ne tiennent que dans un volume : un monde entier dans une main[28] ; et il s’est donné comme principe fondamental, à ne jamais transgresser, de traduire l’hendécasyllabe italien par le décasyllabe français, ayant les deux les mêmes césures 6//4 ou 4//6[29] : le nombre limité de syllabes dans ce vers est une contrainte majeure qui lui fait exclure d’emblée l’usage de toute circonlocution définitionnelle ou explicative. Selon Pézard, « le traducteur ne se proposera pas d’allonger la traduction sous le vain prétexte de préciser la nature et l’usage de cette roue[30] ». Ou, comme il le dit dans la dactylographie, le traducteur n’aura rien à changer, en gardant la forme littérale du mot, mais un commentaire pourrait rendre plus vives les couleurs qui caractérisaient l’imagination de Dante[31]. Alors, tout en traduisant à la lettre pour cette exigence impérative de brièveté, il va nous livrer les multiples réflexions qui ont agité son esprit en cherchant à traduire ce vers, et que le simple choix du mot à mot semble à ses yeux cacher : voilà les allusions, les silences et les demi-mots de la Comédie évoqués dans le titre de l’étude de 1967-1975.

Le choix traductif limité du mot à mot est compensé néanmoins par la réflexion herméneutique du traducteur exprimée dans l’avant-texte de la conférence. Entre les TAP’s[32] des écoles de traduction et cet exercice explicatif, il y a au fond beaucoup de similitudes. Le traducteur nous dit tout ce qu’il a pensé : dans l’esprit de Dante, s’agit-il d’une roue en bonne et due forme, « soit rustique soit ouvrière, ou plus vaguement d’une roue figurée[33] » ? Pour le premier cas, il pense à la roue d’un char, celui de la vision d’Ézéchiel que l’on trouve au Purgatoire (XXXIX 106-108) ou celui du Griffon également au Purgatoire (XXXII 25-30). Mais ces roues de char vont par deux, l’une est décrite dans son mouvement circulaire en train d’avancer, et l’autre, presque immobile, paraît tourner sur place. La roue du vers 144 en revanche est igualmente mossa, et Pézard interprète cet adverbe comme une indication « qu’elle peut avec indifférence tourner en avant ou en arrière[34] », avoir différents degrés et vitesses, s’arrêter ou repartir selon le désir de celui qui la fait bouger. La révélation suprême ne concerne donc pas un char en marche ; il ne peut pas s’agir non plus du char que Béatrice a abandonné, ni de la roue solitaire de la Fortune car cet étrange véhicule « ne semble mu que par le caprice[35] ». Or le voyage de Dante est terminé, il a atteint son objectif et cette issue n’est pas le fruit du hasard.

Pézard pense alors à une interprétation plus figurée, à une image cosmogonique même, étant donné le soleil et les étoiles du vers suivant : du ciel du Purgatoire, puis du haut du Paradis, on aperçoit les roues de feu que décrivent les astres. Et il se demande : « Ces tournoyantes splendeurs mues par la volonté divine seraient à leur place dans la dernière page du poème ?[36] ». Sa réponse est négative car les roues des astres aperçues par Dante pendant son voyage étaient multiples, alors qu’ici il n’y en a qu’une et cette unique roue ne peut pas anticiper l’image fabuleuse du soleil et des étoiles qui clôt le sacre poème, « elle risquerait de faire pâlir par avance la sobre et immense beauté du vers final[37] ». Selon Pézard, arrivé à la fin de son voyage, Dante veut rappeler humblement qu’il est « un homme en face du Tout-puissant », qu’il est « un infime rouage » dans l’univers. Cette roue est donc celle d’un artisan, au mouvement restreint et aux couleurs de la terre :  « la roue d’un potier[38] ». Le traducteur souligne que cette alternance d’images éclatantes et  ternes n’est pas rare chez Dante qui, à son tour, reprend de la Bible cette stratégie stylistique créant le contraste et la surprise du lecteur. Et il cite à ce propos Jérémie qui, inspiré par Isaïe (XLV 1-12), doit avoir « soufflé au poète son admirable symbole[39] ». L’extrait biblique cité dans le texte met en scène l’invitation faite à Jérémie par le Seigneur de se rendre chez le potier. Celui-ci est en train de faire tourner sa roue, de façonner une forme qui se défait et se reconstitue sous ses mains habiles afin de lui donner l’aspect qu’il estime être le bon. Et Pézard commente ce passage de la Bible en rappelant que selon saint Jérôme ce récit est la parabole du libre arbitre : « l’âme bienheureuse veut librement et toujours ce qui plaît au Créateur. Le vase élu aime d’être fait comme il est[40] ».

Dans cette version imprimée de 1967-1975, le traducteur souligne les multiples sous-entendus que recèle une telle image, et cite le vers 134 de ce même chant où Dante évoque le géomètre dans son effort de mesurer la quadrature du cercle. Il nous rappelle enfin, en s’éloignant de la version finale dactylographiée, que le parcours emprunté par Dante en enfer tourne toujours à gauche, dans le purgatoire à droite, et qu’au paradis il monte tout droit : à la fin du voyage « il n’y a plus ni droite ni gauche ». D’après lui, le mouvement de la roue, igualmente mossa/au branle égal, pourrait représenter de façon hermétique le chemin parcouru par le poète  dans les profondeurs de la terre puis au paradis : sa descente en enfer, un cône dont la pointe touche celle du purgatoire, deux spirales inverses continuant l’une dans l’autre, et sa remontée du purgatoire pour atteindre le paradis. Dans ce lieu du pur esprit, tous les repères terrestres deviennent relatifs, ils n’ont même plus de sens.

Mais Pézard nous réserve ici en guise de conclusion une image assez fascinante, presque une métaphore de la traduction comme utopique symétrie des formes linguistiques. Cette image est constituée d’une inscription en latin qui se trouve à Florence dans le baptistère de Saint-Jean, là où Dante a été baptisé en 1266 :

Il semble quasiment que Dante ait voulu interpréter, par son allégorie de la ‘roue au branle égal’, une image parlante, une naïve sentence qu’il a vue écrite, à coup sûr, dans le pavement de son ‘beau Saint-Jean’ : le soleil y est figuré en un cercle de mosaïque ayant pour circonférence un vers palindrome, c’est-à-dire lisible indifféremment de gauche à droite ou de droite à gauche :

EN GIRO TORTE SOL CICLOS ET ROTOR IGNE

Et cela signifie : ‘Je suis le soleil, je suis cette roue mue par le feu, et dont la torsion fait virer les sphères’.

En lisant, on se rappellera aussitôt que ce feu est l’amour, l’amor che move il sole e l’altre stelle[41].

Dans l’édition des Œuvres complètes de 1965 on ne trouvera pas dans les notes cette version finale de l’imprimé de 1967-1975. Nous avons déjà signalé que pour d’autres cas traités dans la conférence d’avril 1965, Pézard a dû placer dans un Errata en fin de volume des Œuvres complètes de 1965 les solutions qu’il était en train de modifier à ce moment-là, et qu’il les a ajoutées dans le texte ou en note dans l’édition de 1967. On peut supposer que pour la version finale de cette note 144 à double enceinte les choses se soient passées de la même façon : dans l’édition de 1965, la note s’arrête peu après la citation de saint Jérôme, il n’est pas question des cônes et des mouvements à droite et à gauche de Dante et encore moins du vers palindrome. Le traducteur-commentateur y a ajouté néanmoins que Dante semble avoir esquissé « l’image du vase fait au gré de l’artisan[42] » dès le chant I du Paradis, car dans ce chant il a invoqué aux vers 14-15 Apollon, c’est-à-dire Dieu, pour qu’il fasse de lui un vaisseau apte à obtenir le laurier (à savoir la gloire pour avoir écrit la Comédie). L’image du vase encadrerait donc tout le Paradis.

Dans la dernière édition des Œuvres complètes parue du vivant de Pézard, le lecteur trouve en revanche la note de 1965 et le développement final de l’imprimé. S’agissant de la dernière note de la Divine Comédie, Pézard a pu non seulement remplir en entier la page 1675, mais aussi, chance inespérée et bienvenue à ses yeux, il a pu exploiter la page blanche suivante, celle qui séparait la Divine Comédie, en 1965, de la page de titre des Appendices. Dans l’Avertissement du 30 novembre 1967, il affirme :

Là où il convenait, j’ai modifié la traduction et indiqué brièvement mes auteurs. Mais comme il ne m’était pas permis de changer la mise en pages, le plus souvent ces corrections sont sommaires, faute d’espace.

Il en va de même pour un certain nombre de » repentirs « personnels touchant la forme ou la pensée, et pour divers suppléments que j’ai tâché de loger dans un blanc, à la fin d’un livre par exemple. On ne saurait interdire au critique de se critiquer lui-même, ni attendre qu’il abandonne délibérément l’ouvrage de sa vie.

La plupart des corrections proprement dites ˗ trois cents peut-être ˗ s’appliquaient à des références inexactes […][43].

Il a même pu placer en 1967, après la transcription linéarisée du palindrome, la reproduction de son image circulaire telle qu’elle existe dans le pavement du baptistère de Saint-Jean[44]. Une inscription circulaire en lettres capitales latines, qui signifie deux fois la même chose tout en changeant la direction de la lecture, un texte source réversible en quelque sorte en lui-même, qui se réfléchit de façon quasi spéculaire. Une pseudo-traduction idéale.

Le final inédit de l’avant-texte métatraductif

Le final de l’avant-texte était bien plus traductologique que critique. Ses réflexions conclusives n’étaient pas à leur place dans l’étude interprétative publiée en revue en 1967 et en volume en 1975, ni elles pouvaient intégrer les notes en bas de pages où les explications sur sa démarche traductive sont toujours ponctuelles. Elles auraient pu en revanche intégrer la fin de l’Avertissement de 1965, mais Pézard visiblement n’a pas souhaité modifier le texte déjà sous presse. Si nous revenons sur ce final pour ainsi dire censuré, car resté inédit, on découvre qu’il éclaire davantage notre analyse. Après avoir cité saint Jérôme définissant le récit biblique une parabole du libre arbitre, Pézard a sans doute pensé à saint Jérôme patron des traducteurs : le moment était venu de conclure la conférence sur sa propre traduction de Dante. Ce vase que Dante avait forgé de ses mains avec tant d’efforts, en soumettant son poème à la volonté de Dieu, était aussi l’emblème de son propre vase d’artisan, c’est-à-dire de la traduction des Œuvres complètes du poète. Et Pézard alors affirme :

Puis le traducteur, pour essayer de rester fidèle au poète comme le poète est fidèle à la volonté de Dieu, le traducteur va se contenter du mot le plus simple et nu, une roue ; et il attendra que d’autres, plus habiles, refassent son travail comme ils le souhaitent, et mieux tourné.

J’ai tenté d’accomplir une tâche impossible. On ne traduit pas Homère, ni les vers du Psautier, disait à peu près Dante. On ne traduit pas Dante ! C’est comme chercher la quadrature du cercle[45].

Il cite ensuite le vers 133 de ce dernier chant du Paradis, où il est question du géomètre qui cherche à mesurer le cercle, en proposant la traduction de celui-ci et des douze derniers vers : Qual è ’l geometra che tutto s’affige > Tel s’attache et se cloue le géomètre…

Pézard, comme Dante, au nom de Dante, en essayant de tenir compte de sa conception de la traduction comme de son expression créatrice, est arrivé au bout de sa démarche. Dans l’Avertissement de 1965 il affirme dans un climax que cette traduction a été un rêve, un labeur, voire une folie ; dans l’Avertissement à la troisième édition du 31 décembre 1975 il spécifiera avoir apporté de nouvelles retouches, soit à la traduction, soit surtout aux notes : il s’agirait, depuis 1965, d’environ cinq cents corrections[46]. La révision se poursuivra jusqu’en 1983 pour réaliser le rêve d’un exégète-philologue, le labeur d’une vie, la folie d’un savant, le défis d’un passionné de Dante cherchant de reproduire dans sa langue maternelle l’harmonie et la douceur de la Divine Comédie, cette sémantique du rythme que Dante lui-même aurait voulu retrouver dans les traductions d’Homère et des psaumes. 


Bibliographie

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[1]    Fonds Pézard (cote IMEC Pzd 14.10), Présentation de sa traduction des œuvres de Dante, 22 feuilles verso dactylographiées sur papier vélin (deux exemplaires dans la même pochette avec corrections autographes). Aucune différence à signaler, pour le cas de traduction ici analysé, entre ces exemplaires. Pour les citations de ce document, c’est nous qui traduisons de l’italien vers le français. Le fonds Pézard du Collège de France a été transféré en décembre 2012 aux Archives Nationales de Paris puis de Pierrefitte-sur-Seine, où les travaux préparatoires de Pézard concernant ses articles sur Dante sont classés sous la cote 691AP/34-36. Dorénavant cet avant-texte sera cité ainsi : Pézard, dactyl. 1965.

[2]    PÉZARD, André, 1966. « Presentazione della propria traduzione delle opere di Dante », in Società Dantesca Italiana (dir.), Atti del congresso internazionale di studi danteschi, 20-27 aprile 1965. Firenze, tome II : 81-94.

[3]    DANTE, 1965. Œuvres complètes. Traduction et commentaires par André Pézard. Paris, Gallimard. L’ouvrage, qui paraît dans la Pléiade, sera revu et corrigé par Pézard en 1967, 1975, 1979 et 1983. Nos citations seront tirées de l’édition de 1965, et parfois de l’édition de 1983, indiquées dorénavant : DANTE, 1965 ou DANTE, 1983.

[4]    Cf. GALLY, Michèle et MARGUIN-HAMON, Elsa (dir.), 2017. André Pézard, autobiographe, italianiste, romaniste et médiéviste (1893-1984). Paris, Classiques Garnier.

[5]    Cf. VEGLIANTE, Jean-Charles, 2009. « André Pézard. Littérature et civilisation italiennes (1951-1963) », in P. Toubert et M. Zink (dir.), avec la collaboration d’O. Bombarde, Moyen Âge et Renaissance au Collège de France. Leçons inaugurales. Paris, Fayard : 427-430.

[6]    Cf. AGOSTINI-OUAFI, Viviana, 2020. « Genèse et exégèse par André Pézard de sa traduction de Dante », in G. Henrot Sostero (dir.), Archéologie(s) de la traduction. Paris, Classiques Garnier : 129-142.

[7]    Cf. AGOSTINI-OUAFI, Viviana, 2019. « Critique génétique et doute herméneutique. Réflexions de Pézard, traducteur de Dante », in E. Hartmann et P. Hersant (dir.), Au miroir de la traduction [en ligne]. Paris, Editions Archives contemporaines : 11-22.

[8]    MESCHONNIC, Henri, 1999. Poétique du traduire. Lagrasse, Éditions Verdier : 59, 223.

[9]    DANTE, 1965 (note 3) : 1831-1832.

[10]   Pour la terminologie ici employée cf. BIASI, Pierre-Marc de, 2011. Génétique des textes. Paris, CNRS éditions.

[11]   PÉZARD, André, 1965. Avertissement, in Dante, 1965 : XXXVIII.

[12]   Cf. à ce sujet HARTMANN, Esa et HERSANT, Patrick (dir.), 2019. Au miroir de la traduction. Avant-texte, intratexte, paratexte [en ligne]. Paris, Editions Archives contemporaines.

[13]   Cf. AGOSTINI-OUAFI, Viviana, 2017. « Il sodalizio franco-italiano di André Pézard e Gianfranco Contini », in Arzanà [en ligne] n°19 : 96-103.

[14]   PÉZARD, 1965, note 11 : XXXVII.

[15]   PÉZARD, 1965, note 11 : XLIV.

[16]   PÉZARD, 1965, note 11 :  XLIV.

[17]   PÉZARD, 1965, note 11 : XLV.

[18]   PÉZARD, André, 1953. Vita Nova. Paris, Éditions Nagel. Cf. AGOSTINI-OUAFI, Viviana, 2015. « André Pézard traducteur de Dante ou le choix inactuel de l’archaïsme », in V. Agostini-Ouafi et A. Lavieri (dir.), Transalpina n°18 : 125-140.

[19]   PÉZARD, André, 1967. « Allusions, demi-mots et silences de la Comédie », in Bulletin de la S.E.D., (XVI) : 69-99. Cette édition ne spécifie pas dans les titres quels vers du chant en question ont été analysés.

[20]   PÉZARD, André, 1975. « Allusions, demi-mots et silences de la Comédie «, in A. Pézard, Dans le sillage de Dante, Paris, Société d’études italiennes : 493-527. Il s’agit d’une publication contenant les mêmes notes exégétiques, mais nous ne sommes pas en mesure de signaler si, dans les deux dernières notes qui nous occupent, Pézard a apporté de 1967 à 1975 des modifications dans le corps du texte. Nous citerons de l’édition de 1975.

[21]   PÉZARD, 1975, note 20 : 519-524. Une coquille concerne le numéro du chant indiqué par ce titre : le chant n’est pas le V, mais le XXV. Cette imprécision pourrait venir de l’édition de 1967 car dans la « Bibliographie des travaux d’André Pézard » (éd. 1975 : XXII), la référence bibliographique de 1967 porte l’indication V.

[22]   PÉZARD, 1975, note 20 : 524-527 ; PÉZARD, 1967, note 19 : 97-99.

[23]   PÉZARD, 1965, note 11 : XXXVIII. Le traducteur signale ce type de notes avec une ((double)) parenthèse.

[24]   DANTE, 1965. La Divina Commedia, Par. XXXIII : 143-145. André Pézard (note 1), feuille 20 ; André Pézard (note 20) : 519. Dans l’édition de référence Opere di Dante, texte critique de la Società Dantesca Italiana, Firenze 1960, les vers 143 et 144 se terminent par une virgule.

[25]   DANTE, 1965, note 3 : 1674. Dans la version dactylographiée les vers 144-145 sont écrits l’un à la suite de l’autre avec une barre transversale après amour. Ils ne sont pas transcrits dans l’étude de 1967-1975.

[26]   PÉZARD, 1975, note 20 : 524.

[27]   Pézard, dactyl. 1965, note 1, feuille 20.

[28]   PÉZARD, 1965, note 11 : XI.

[29]   PÉZARD, 1965, note 11 : XXI-XXII.

[30]   PÉZARD, 1975, note 20 : 524. C’est Pézard qui souligne.

[31]   PÉZARD, 1975, note 20 : 524.

[32]   Cf. BERNARDINI, Silvia, 2001. « Think-Aloud Protocols in Translation Research », in Target, n°13 : 241-263. Ces réflexions à haute voix sont faites et enregistrées dans l’acte même de la traduction, alors que chez Pézard elles sont produites a posteriori, par écrit, et en prévision de la conférence.

[33]   PÉZARD, 1975, note 20 : 524. Dans la dactylographie (note 1, feuille 20) l’adjectif artigianale (artisanale) est raturé et remplacé sur l’interligne par operaia (ouvrière). C’est nous qui traduisons dorénavant toute citation tirée de l’avant-texte dactylographié.

[34]   PÉZARD, 1975, note 20 : 525. Dans la dactylographie (note 1, feuille 21) cette roue peut bouger en avant ou en arrière con la stessa facilità (avec la même aisance).

[35]   PÉZARD, 1975, note 20 : 525. Dans la dactylographie (note 1, feuille 21) il est question de cieco capriccio (aveugle caprice).

[36]   PÉZARD, 1975, note 20 : 525.

[37]   PÉZARD, 1975, note 20 : 525. Dans la dactylographie (note 1, feuille 21), Pézard ne se pose pas cette question, il affirme en revanche que cette image lumineuse (luminosa, raturé et remplacé dans l’interligne à la machine par abbagliante, éblouissante) serait adaptée à la fin du poème, mais qu’elle viendrait trop tôt, avec le risque
« d’éclipser la sobre et immense beauté du vers suprême ».

[38]   PÉZARD, 1975, note 20 : 525. Dans la dactylographie (note 1, feuille 21), Pézard ne dévoile pas aussitôt son idée selon laquelle que cette roue est celle d’un potier. Il le fera indirectement dans la feuille 22 à travers la citation biblique.

[39]   PÉZARD, 1975, note 20 : 526. La citation complète de Jérémie XVIII, 1-6 est reportée en italien dans l’imprimé et dans l’avant-texte (note 1, feuilles 22-23) car Pézard cite de la vieille vulgate italienne : La Bibbia volgare secondo la rara ed. del 1° ott. 1471, Commissione per i Testi di Lingua, Bologna 1882-1887.

[40]   PÉZARD, 1975, note 20 : 526. La version dactylographiée est ici abandonnée pour proposer un divers final.

[41]   PÉZARD, 1975, note 20 : 527.

[42]   DANTE, 1965, note 3 : 1674-1675.

[43]  PÉZARD, André, 1983. Avertissement, in Dante 1983 : XLVI. C’est nous qui soulignons.

[44]   DANTE, 1983, note 3 : 1675. Pézard a ajouté aussi dans la page suivante les références bibliographiques à l’étude de 1967 (note 19) en expliquant y avoir analysé l’image de La roue au branle égale.

[45] Pézard, dactyl. 1965, note 1, feuille 22.

[46]   PÉZARD, 1983, note 43 : XLV, XLVII.