Penser en langues : Germaine de Staël et Wilhelm von Humboldt

// traduit de l’allemand de Stefan Kaempfer

Penser en parole (Condillac)

Dans le Discours préliminaire à son Cours d’études pour l’instruction du prince de Parme (1775), Étienne Bonnot de Condillac se demande ce qu’un enfant doit apprendre et comment il faut s’y prendre :

Il ne s’agit pas de donner à un enfant toutes les connaissances qui lui serviront un jour ; il suffit de lui donner les moyens de les acquérir. […] En un mot, il s’agit de lui apprendre à penser. Pour lui donner de pareilles leçons, il faut savoir comment nous pensons nous-mêmes. (399)[1]

Dans le contexte, la pensée apparaît dans une suite de quatre arts : penser, philosopher (raisonner), écrire et parler. Ce sont des arts car ses principes ne se comprennent que par la pratique individuelle (de l’apprenant) et ne peuvent donc lui être donnés d’avance. Ils se situent dans une chaîne qui, déductivement (pour l’enseignant), va de la pensée à la parole et, inductivement (dans le processus d’apprentissage), de la parole à la pensée, et qui se trouve donc inscrite dans la langue. Du point de vue de l’histoire de l’évolution, ces quatre arts peuvent tous être considérés séparément, mais se contractent finalement en un seul :

Au reste, l’art de parler, l’art d’écrire, l’art de raisonner et l’art de penser ne sont, dans le fond, qu’un seul et même art. […] L’art de parler n’est donc que l’art de penser, et l’art de raisonner, qui se développe à mesure que les langues se perfectionnent, et il devient l’art d’écrire, lorsqu’il acquiert toute l’exactitude et toute la précision dont il est susceptible. Mais quoique, dans le vrai, tous ces arts se réduisent à un seul, et qu’il soit même utile de les considérer sous ce point de vue, afin de les ramener aux mêmes principes, il est cependant nécessaire de les traiter séparément, quand on veut suivre le développement de nos facultés et le progrès de nos connaissances. J’ai fait voir que tous ces arts se confondent dans un seul. Je dirai plus, c’est qu’ils se réduisent à l’art de parler. (403)

La pensée se développe donc à partir de l’alternance entre l’acte de parler et la langue, et cela vaut autant pour l’évolution individuelle que générale. La possibilité d’évolution se mesure au caractère « analytique » d’une langue, c’est-à-dire à sa capacité autopoïétique de reconnaître dans l’acte de parler les lois des « successions », qui s’accomplissent en elles-mêmes ; elle ne peut d’aucune manière se réduire à être « le moyen de communiquer nos pensées » (404).

Qu’est-ce que cela signifie pour le mot ‘penser’ ? Il s’y cache un trope, dévoilé grâce à l’étymologie. Le mot abstrait y acquiert un corps de signification :

Le mot penser vient de pensare, qui signifie [en latin] peser. On a voulu dire que, comme on pèse des corps, pour savoir dans quel rapport le poids de l’un est au poids de l’autre, l’âme pèse, en quelque sorte, les idées, lorsque nous les comparons pour savoir dans quels rapports elles sont entr’elles.  Par-là vous voyez que le mot penser a eu deux acceptations. Dans la première, qui est celle de peser, il s’est dit du corps, et il était pris au propre : dans la seconde, qui est celle que nous lui donnons aujourd’hui, il a été transporté à l’âme, et il se prend au figuré, ou, comme on dit encore, métaphoriquement. Les Latins exprimaient la pesée par une autre métaphore. Ils se servaient d’un mot [cogitare] qui signifie rassembler, mettre ensemble […]. (415)

Sans pouvoir suivre les développements ultérieurs du Cours de Condillac, les corps des mots ‘penser’ et ‘cogitare’ révèlent que la pensée même est à envisager comme un acte de collation et de comparaison ; la fixation par le signe est précédée d’une évaluation (pesée), où différences et convergences sont amenés dans un rapport comparatif, qui relativise la fonction de signe (l’égalité des deux poids). (De son côté, le verbe allemand ‘denken’ [penser] est en rapport étymologique avec ‘Dank’ [merci / remerciement], ‘Gedanke’ [pensée], ‘dünken’ [« sembler »] ; les deux liens poétiques sont perdus lorsqu’on traduit ‘penser’ par ‘denken’ ou ‘denken’ par ‘penser’ ; ils sont intraduisibles. Or, au cours de l’évolution de la langue, on assiste apparemment à un glissement du double sens vers la création de deux mots assonantiques – qui sont complétés par de nouvelles formations.)

Penser en langues (Rousseau)

Écrit vers 1763 et publié à titre posthume, l’Essai sur l’origine des langues de Rousseau a souvent été lu ou traduit comme un texte sur ‘l’origine du langage’ (comme chez Herder et d’autres philosophes du 18e siècle). Or pour Rousseau, la pluralité des langues (‘langues’ et non ‘langage’) est donnée dès le début et forme déjà dans son Discours [antérieur] sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes (1755) une antinomie incontournable et cependant insoluble de l’‘origine’ :

Qu’il me soit permis de considérer un instant les embarras de l’origine des langues.[2] […] Remarquez encore que l’enfant ayant tous ses besoins à expliquer, et par conséquent plus de choses à dire à la mère que la mère à l’enfant, c’est lui qui doit faire les plus grands frais de l’invention, et que la langue qu’il emploie doit être en grande partie son propre ouvrage; ce qui multiplie autant les langues qu’il y a d’individus pour les parler, à quoi contribue encore la vie errante et vagabonde qui ne laisse à aucun idiome le temps de prendre de consistance; car de dire que la mère dicte à l’enfant les mots dont il devra se servir pour lui demander telle ou telle chose, cela montre bien comment on enseigne des langues déjà formées, mais cela n’apprend point comment elles se forment. (OC III, 146sq.)

Le fait de penser le langage à l’origine comme langues, et donc dès le début comme traduction, non seulement entre les langues, mais dans tous les ‘idiomes’ (dialecte, sociolecte, idéolecte), voilà qui constitue le défi central de la théorie linguistique de Rousseau. Elle est étroitement liée à sa théorie politique, en ce sens que le Contrat Social n’est applicable qu’aux nations (entendues comme communautés de langues) et non à l’ensemble de l’humanité. Dans la première version du Contrat social (OC III, 284), Rousseau écrit : « Si la société générale existait ailleurs que dans les systèmes des philosophes, […] il y aurait une langue universelle que la nature apprendrait à tous les hommes et qui serait le premier instrument de leur mutuelle communication ». L’Essai prolonge cette réflexion (entre beaucoup d’autres) jusqu’au dernier chapitre, dont le titre (« Rapport des langues aux gouvernements ») exprime clairement le lien entre les théories linguistique et politique. Pour Rousseau aussi, les langues dans leur pluralité ne sont pas constituantes ou propres à définir une identité, mais comparatives, et c’est cet élément comparatif qui, seulement, porte l’attention sur le plus proche, le plus propre, permettant une conscience de soi – tout en conservant un caractère très ambivalent :

Celui qui ne s’imagine rien ne sent que lui-même. La réflexion naît des idées comparées, et c’est la pluralité des idées qui porte à les comparer. Celui qui ne voit qu’un seul objet n’a point de comparaison à faire. Celui qui n’en voit qu’un petit nombre et toujours les mêmes dès son enfance ne les compare point encore, parce que l’habitude de les voir lui ôte l’attention nécessaire pour les examiner; mais à mesure qu’un objet nouveau nous frappe nous voulons le connaître, dans ceux qui nous sont connus nous cherchons des rapports; c’est ainsi que nous apprenons à considérer ce qui est sous nos yeux, et ce qui nous est étranger nous porte à l’examen de ce qui nous touche. (OC V, 396)

Cette dernière citation[3] nous place au beau milieu des trois oppositions principales qui ne marquent pas seulement les activités théorétiques et pratiques de Germaine de Staël et Wilhelm von Humboldt, mais également leur relation personnelle : la pluralité des langues, la différence des nations (entendues comme communautés linguistiques et littéraires) et l’opposition des sexes. Penser en langues, nations, sexes, c’est ce qui pour tous deux signifie assurément : comparaison, traduction, rassemblement en vue de l’« universel » (une expression chère à Mme de Staël) ; mais, en même temps, la contradiction n’est pas résolue entre la réflexion de la nécessité de l’étranger pour l’évolution de ce qui est propre à soi et, de ce fait, la pérennité tout aussi nécessaire de l’autre langue, de l’autre nation et de l’autre sexe. Comme chez Condillac, ces trois oppositions peuvent être développées à partir de celle, unique, entre la langue et la traduction.

Germaine de Staël et Wilhelm von Humboldt[4]

Comparés à Condillac et Rousseau, tous deux appartiennent à la génération suivante et sont nés en 1766 et 1767. Mme de Staël (née Germaine Necker) est une Parisienne d’origine genevoise et vaudoise, avec un père très célèbre (Jacques Necker) ; Wilhelm von Humboldt est originaire de Berlin. Tous deux sont des protestants convaincus et bénéficient d’une excellente éducation ainsi que de la richesse familiale. Leurs premières expériences intellectuelles et affectives importantes ont lieu dans les Salons : Wilhelm von Humboldt dans celui de Henriette Hertz, Germaine de Staël d’abord dans celui de sa mère Suzanne Necker-Curchod (avec Buffon, Diderot, Grimm, Marmontel, Bernardin de Saint-Pierre…), puis à partir de 1786 dans son propre salon (entre autres avec Condorcet, Lafayette, Narbonne, Talleyrand). Plus tard, le ‘Groupe de Coppet’ autour de Madame de Staël, avec son grand réseau européen (1804–1817), est au fond une continuation modifiée du Salon des Lumières et de la République des lettres – comme centre libéral, fidèle aux Lumières, en opposition à Paris.[5] Caroline et Wilhelm von Humboldt pratiquent leur vie durant une « relation ouverte », la longue liste des amants de Mme de Staël est connue. Humboldt n’en fait pas partie mais, avec toutes leurs réflexions critiques-philosophiques, ses lettres sont bien souvent également des lettres d’amour (les lettres que Mme de Staël lui a adressées ont malheureusement disparu). Leur vouvoiement moins passionné (comparé au tutoiement de Benjamin Constant) et leur indépendance mutuelle (par rapport à la relation d’employé d’August Wilhelm Schlegel[6]) font apparaître dans les lettres de Humboldt une perception plus réfléchie du caractère de la destinataire (et du sien en parallèle) que chez ces deux autres auteurs autour de Mme de Staël.

Humboldt et Mme de Staël ont été marqués par la période située entre les Lumières et la Restauration (1789–1815), tous deux entretenaient des relations personnelles avec d’éminents hommes d’État, généraux, philosophes et poètes, et ils représentaient sans faillir les idéaux d’une démocratie libérale et d’une coopération européenne des nations (mais non d’une intégration européenne), qui prirent fin avec le Congrès de Vienne. Conservant les idées libérales des Lumières après l’échec de la Révolution, tous deux se voyaient dans une période intermédiaire, avec différents projets pour une littérature et critique littéraire à venir, une nouvelle science linguistique, un système d’éducation humaniste.

Ce qui saute immédiatement aux yeux, c’est la volonté commune d’une expansion comparative : prise en compte d’autres littératures et langues (chez Humboldt même des langues très lointaines), extension constante du cercle des personnes, circulation du savoir, franchissement des frontières des pays et des disciplines. La littérature et la linguistique comparées[7] commencent avec Mme de Staël, Humboldt et leur entourage[8] – pour ainsi dire avec la comparaison même. Mais les considérer ensemble, cela implique de se rendre compte des oppositions, où ils diffèrent parfois de manière importante, et de comprendre l’importance de ces conflits ; il me semble que l’on y aperçoit toujours aussi des oppositions qui vont jouer un rôle dans l’histoire ultérieure de la littérature et de la linguistique comparées, discipline qu’ils ont fondée sans le vouloir. Or, contrairement à ce que l’on pourrait attendre, ces conflits ne concernent pas tant les trois oppositions principales, mentionnées ci-dessus.

Comparer : sexe, nation, langue

Déjà par le choix de la langue française, les nombreuses lettres conservées de Humboldt à Mme de Staël entre 1798 et 1808 font apparaître une forte affection, qui fait entrevoir des aveux d’amour. Dans la lettre du 14 juin 1801 de Bordeaux, cet aveu est accompagné de l’exposition de ses projets intellectuels, avec la découverte des Basques, qu’il venait de quitter, et la théorie linguistique comparée :

Il n’y a que vous, Madame, qui puisiez dans le mouvement même de la société ce qui me semble appartenir qu’au recueillement de la solitude. J’ai admiré souvent, comment au milieu des cercles les plus nombreux il vous échappe[9] de ces mots, de ces phrases qui partent directement du fond de l’âme. […] Oui, Madame, je me suis beaucoup occupé de vous en pensée [pendant mon voyage au Pays basque], je me suis retracé ces jours que j’ai passé avec vous, cette bonté si touchante avec laquelle vous m’avez accueilli, avec laquelle vous m’avez permis de vous voir presque journellement, avec laquelle enfin vous m’avez laissé entrevoir quelquefois de ces mouvements plus intimes et plus secrets de l’âme. Le contraste des objets qui vous entourent réveille en nous ce qu’il y a de plus profond dans les sentiments de l’homme et de plus élevé dans sa pensée, et le présente sous des formes qui étonnent et entraînent à la fois. […] Vous savez, Madame, que j’ajoute un grand prix à l’étude des nuances qu’il y a entre le caractère des différentes nations […]. On s’occupe trop peu de l’homme et beaucoup trop des ouvrages qu’il fait et des institutions qui doivent le diriger, et on néglige surtout de l’étudier dans l’ensemble de son individu. (Leitzmann, III)

Plus tard, les jours passés ensemble à Rome en 1805 (dont Mme de Staël se souvient d’une autre manière dans Corinne ou l’Italie)[10] sont conservés en des tons tout aussi élégiaques. De toute évidence, la passion de Humboldt se nourrit de ce qui échappe à Germaine de Staël dans la conversation, puis également dans l’écriture : des étincelles du « fond », de la « profondeur ». Ces étincelles émanent – involontairement, sans doute – d’un esprit de conversation[11], propre à la conversation comme à l’écriture de Mme de Staël qui, avec ses étincelles, y voit elle-même un privilège français :

Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation ; les idées ni les connaissances qu’on peut y développer n’en sont pas le principal intérêt ; c’est une certaine manière d’agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu’on pense, de jouir à l’instant de soi-même, d’être applaudi sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances par l’accent, le geste, le regard, enfin de produire à volonté comme une sorte d’électricité qui fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l’excès même de leur vivacité, et réveille les autres d’une apathie pénible. (De l’Allemagne, I/11, 150)

Pour Mme de Staël, l’esprit de conversation naît de la culture française : c’est l’art d’improviser dans le discours et dans la riposte. Mais il possède aussi très clairement le caractère de l’émulation au sens de la compétition, de la raillerie piquante, de l’intervention usurpatoire – très différentes de la candeur allemande :

En France, celui qui parle est un usurpateur qui se sent entouré de rivaux jaloux et veut se maintenir à force de succès ; en Allemagne, c’est un possesseur légitime qui peut user paisiblement de ses droits reconnus. […] La bonne foi du caractère allemand est aussi peut-être un obstacle à l’art de conter: ils sont gais comme ils sont honnêtes pour la satisfaction de leur propre conscience, et rient de ce qu’ils disent longtemps avant même d’avoir songé à faire rire les autres. (I/11, 157f.)

L’émulation est un concept central pour Mme de Staël, qui n’est pas facile à traduire en allemand. Aemulatio appartient au langage savant, et le mot ‘Überbietung’ [surpassement / surenchère][12] n’exprime pas vraiment l’ambivalence dynamique de ce concept. D’un côté, il signifie la ‘joute’ dans un concours pacifique (tel les concours des poètes d’antan), de l’autre la concurrence ambitieuse et jalouse qui n’apparaît pas seulement dans la description que fait Mme de Staël de la conversation française, mais aussi dans les us et coutumes académiques de nos jours. Dans la partie théorique de son livre De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, Mme de Staël lui consacre un chapitre à part[13] où, justement, elle fait valoir la prétention politique de sa conception de la littérature. Pour elle, l’émulation est un principe d’éducation aussi bien individuel que général pour l’individu ou, respectivement, la République : « La force de l’esprit ne se développe toute entière qu’en attaquant la puissance ; c’est par l’opposition que les Anglais se forment aux talents pour être ministres. » (226) L’émulation est nécessaire (au sens du libéralisme) pour la vie de la République. Mais c’est aussi un principe d’évolution dans la langue ou pour la langue[14] – également entre les langues, et donc dans la traduction (j’y reviendrai).

Dans un autre passage[15], Mme de Staël situe des différences importantes entre le français et l’allemand dans la vitesse de parole et la fréquence des répliques (et de ce fait également à l’émulation) ainsi qu’à la construction plus lourde de la phrase allemande : comme le français se parle beaucoup plus et plus rapidement, il serait plus poli et pointu, l’allemand se prêtant « beaucoup moins à la précision et à la rapidité de la conversation », le « plaisir d’interrompre, qui rend la discussion si animée » y serait impossible en raison de la syntaxe allemande avec ses longues phrases et l’accent mis à la fin, l’effet des mots en société serait moins poli (moins éprouvé dans le grand monde), car ils auraient beaucoup moins subi « les aventures de la société ». En face de « l’expression brillante », la langue allemande favoriserait « plutôt l’expression abstraite, parce qu’elle est plus scrupuleuse », de sorte qu’il n’y aurait pas « assez d’intermédiaire entre ce qui est vulgaire et ce qui est sublime ». Désormais la langue et la nation se mélangent continuellement ; ce qui est comparé (le français et l’allemand) est toujours traité de manière complémentaire :

L’allemand convient mieux à la poésie qu’à la prose, et à la prose écrite qu’à la prose parlée ; c’est un instrument qui sert très bien quand on veut tout peindre ou tout dire ; mais on ne peut pas glisser[16] avec l’allemand sur les divers sujets qui se présentent. Si l’on voulait faire aller les mots allemands du train de la conversation française, on leur ôterait leur grâce et toute dignité. Le mérite des Allemands c’est de bien remplir le temps ; le talent des Français, c’est de le faire oublier. […] Il faut se mesurer avec les idées en allemand, avec les personnes en français ; il faut creuser à l’aide de l’allemand, il faut arriver au but en parlant français ; l’un doit peindre la nature, et l’autre la société. (I/12, 160sq.)

Les passages cités montrent clairement que Mme de Staël fait ce qu’elle dit et que l’esprit de conversation ne met pas seulement en avant la culture française de la conversation (et la sienne propre), mais aussi son style personnel d’écriture : l’esprit et l’art de l’improvisation et de la pointe s’y fait jour. Elle a du goût au sens d’une rapide compréhension et classification de l’écrit, avant toute réflexion.[17] Mais cette qualité se manifeste également dans l’écrit, lorsqu’il s’agit par exemple de la perception des femmes et de l’écriture féminine (et sur ce point, Germaine de Staël s’autorise un commentaire personnel clairvoyant) : [18]

C’est quelquefois par un désir mal entendu de plaire aux femmes, que les Allemands veulent unir ensemble le sérieux et la frivolité. Les Anglais n’écrivent point pour les femmes ; les Français les ont rendues, par le rang qu’ils leur ont accordé dans la société, d’excellents juges de l’esprit et du goût ; les Allemands doivent les aimer, comme les Germains d’autrefois, en leur supposant quelques qualités divines. Il faut mettre du culte et non de la condescendance dans les relations avec elles. (De la littérature, I/17, OP, 180)

Cette citation illustre le style de conversation de Madame de Staël et ses sauts (et donc ce que Humboldt avait appelé « hétérogène ») : chacune des cinq phrases de ce paragraphe pourrait être lue pour elle-même (comme aphorisme) et, sans être complètement tirée du contexte, pointe dans une autre direction comme les baguettes d’un jet de Mikado et réclamerait un exposé supplémentaire. La première phrase critique une certaine forme d’écriture allemande[19] (et suggère que les Français peuvent être frivoles d’une manière plus élégante), la deuxième paraît énigmatique (si l’on considère ce que Mme de Staël dit elle-même des romans anglais dans son Essai sur les fictions), la troisième fait allusion aux Salonnières des Lumières, la quatrième se moque de l’amour germanique des Allemands, et la première partie de la cinquième pourrait se traduire avec Schiller[20] par « Ehret die Frauen ! » (« Honorez les femmes ! »), alors que la seconde partie établit une relation (de l’écriture masculine à l’écriture féminine) et apparaît soudain sous un jour personnel et moderne avec la critique manifeste de la dépréciation de la femme et en particulier de l’écriture féminine. Mme de Staël y insiste moins que d’autres auteures, mais l’argument est tranchant (aussi et surtout en relation avec les surélévations masculines de la femme) – et il n’y a guère de doute qu’elle a souffert elle-même de telles dépréciations insinuantes.[21]

Avant de continuer à suivre cette trace des sexes jusqu’à Goethe et Humboldt, je voudrais attirer l’attention sur les nationalités qui ne cessent d’apparaître sous cette forme dans les textes de Mme de Staël : les Allemands, les Anglais, les Français et les Italiens qui ne sont pas mentionnés ici. Ce sont des éléments fixes et, à la fois, variables[22] dans le champ européen de Madame de Staël. Le lecteur moderne les ressent et les critique comme clichés – tout en reconnaissant probablement qu’ils sont restés efficaces jusqu’à nos jours, du moins de manière sous-jacente. Ils ne font sens que si l’on commence par les mettre en relation avec des communautés linguistiques et culturelles ; qu’elles donnent ensuite naissance à des ‘nations’ dans l’autre sens du terme (d’États : l’Angleterre, la France et, plus tardivement, l’Allemagne, l’Italie) et que ces quatre nations ainsi constituées allaient se développer en particulier à partir de leurs oppositions (et non de leurs propres racines), voilà en effet le modèle de développement central de Madame de Staël. Et il est, lui aussi, complémentaire : les Anglais ont le meilleur système politique (la démocratie libérale), les Français une vie sociale cultivée, les Allemands possèdent l’excellence en philosophie et poésie, et les Italiens la plus belle langue et la tradition de l’antiquité romaine. Ces clichés (auxquels Madame de Staël elle-même n’a pas cru au sens de : tous les Français, tous les hommes etc.) sont des points fixes nécessaires pour montrer l’interdépendance de la constitution intérieure des nations et des contrariétés extérieures. Ainsi, ces nations sont loin d’être nationalistes, leur avenir se situe plutôt du côté de l’étranger qui les défie. C’est-à-dire, avec une célèbre expression de Chamfort, modifiée plusieurs fois par Mme de Staël : « J’ai trouvé dans les pays étrangers qui sont la postérité contemporaine, une existence fort au-dessus de celle que j’espérais. »[23] Ce n’est que cette interaction qui permet l’évolution ultérieure, le perfectionnement, comme l’appelle Mme de Staël (en suivant plutôt Condorcet que Rousseau) : « [C’]est un heureux mélange que la grâce française avec la réflexion allemande et j’ai toujours pensé que si la perfection existe c’est dans l’union des contrastes qu’elle se trouve. »[24] Mais qu’en est-il de ces possibilités d’évolution en partant de la distinction [Auseinander-Setzung] en sexes, nations, langues ? Cette problématique s’illustre très bien au fil des relations entre Madame de Staël et Wilhelm von Humboldt.

Je reviens d’abord à l’opposition entre les sexes. Humboldt refuse la condescendance discrète de Goethe.[25] Bien qu’ayant une attitude critique envers ses écrits, Humboldt défend « la Staël » comme personne intellectuelle et humaine jusqu’à la fin de sa vie.[26] Quant à l’opposition des sexes, il la traite dans deux de ses premiers écrits.[27] Ce qui chez Mme de Staël est apparu comme effet et contre-effet pour l’évolution des nations (et des langues), Humboldt l’envisage d’abord comme loi naturelle de la procréation, du « développement de l’individu » (force de la forme unilatérale, diversité de la forme unifiante), son modèle est l’acte procréateur (et l’on remarque à présent son choix méticuleux et bien peu frivole des mots). La « répartition inégale des forces » ferait que la femme et l’homme « ne forment un tout qu’unis », poussés par « un besoin mutuel de produire ce tout dans l’interaction par l’acte » (GS I, 312) ; c’est en quelque sorte une astuce de la nature pour créer de l’infini à partir du fini : « Constituée de forces finies, la nature sait se procurer de l’infini par sa forme. » (I, 315) Aussi Humboldt se donne-t-il la plus grande peine du monde pour envisager l’inégalité des forces de façon complémentaire et de faire concorder les exigences naturelles et morales :

Alles Männliche zeigt mehr Selbsttätigkeit, alles Weibliche mehr Empfänglichkeit. Indes besteht dieser Unterschied nur in der Richtung, nicht in dem Vermögen. […] Was aber gar kein Vermögen der Tätigkeit besitzt, wird nur durchdrungen, aber nicht berührt. Daher überall gleichviel Entgegenwirken als [statt] Leiden. […] Ohne auch in tiefere Beweise einzugehen, sehen wir im Menschen immer Selbsttätigkeit und Gegenwirkung einander gegenseitig entsprechen. (I, 320 f.)[28]

Madame de Staël n’adhère pas à ce modèle au sens propre (de la procréation), mais bien à son sens figuré chez Humboldt :

Auch die reinste und geistigste Empfindung geht auf demselben Wege [der Zeugung] hervor, und selbst der Gedanke, dieser feinste und letzte Sprössling der Sinnlichkeit, verleugnet diesen Ursprung nicht. Die geistige Zeugungskraft ist das Genie. […] Denn jedes Werk des Genies ist wieder begeisternd für das Genie, und pflanzt so sein eigenes Geschlecht fort. (I, 316 f.)

Auch in der Zeugung nehmen wir nicht bloß dieselbe Wechselwirkung, sondern auch denselben Unterschied zwei verschiedener Geschlechter wahr. Ganz anders ist es in Gemütern beschaffen, die zu zeugen, anders in solchen, die zu empfangen bestimmt sind.» (I, 320 f.) [29]

Donc : auteur et lectrice, auteure et lecteur dans les actes d’écriture et de lecture (et non auteur ou auteure, lecteur ou lectrice !). Ce qu’est l’exaltation sexuelle pour la procréation physique, c’est la figuration pour la procréation spirituelle. Humboldt et Mme de Staël partagent cette conséquence importante : seul un être exalté et exaltant est en mesure d’exalter autrui. L’œuvre de Mme de Staël commence par l’enthousiasme et y revient toujours,[30] et Humboldt pose le principe au début de son écrit rédigé en français pour Madame de Staël, un résumé de son traité sur Hermann et Dorothea de Goethe, datant de 1797 :[31] « Le domaine du poète est l’imagination ; il n’est poète qu’en fécondant la sienne, il ne se montre tel qu’en échauffant la nôtre. » (Müller-Vollmer 120) Avec le terme d’« imagination », Humboldt traduit ici l’allemand « Einbildungskraft » [force/puissance d’imaginer] ;[32] le mot composé allemand paraît plus autonome (du point de vue esthétique) que le dérivé français qui reste davantage lié à la réalité. Comme Müller-Vollmer le laisse entendre à plusieurs reprises,[33] le concept de l’art développé par Humboldt se rattache, en les anticipant, à Baudelaire (et Mallarmé), mais l’acceptation de ce sens fort n’est pas possible en français, du moins autour de l’an 1800. (Dans ses lettres à Madame de Staël, Humboldt ne cesse de remarquer que la langue française ne peut saisir la philosophie et la poésie allemandes que dans certaines limites. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’intérêt de Mme de Staël pour la littérature et la langue allemandes (que Humboldt lui enseigna pendant un temps).[34] Et pour elle, le poétique et le philosophique sont, depuis lors, les privilèges incontestables des Allemands : Dichter und Denker, poètes et penseurs !).

Pour Mme de Staël aussi la croissance enthousiaste présuppose un « auto-enthousiasme » qui, cependant, se produit de préférence dans l’échange direct avec le public (alors que pour Humboldt, les actes d’écriture et de lecture sont à penser ensemble dans leur effet d’étincelle, mais séparément dans l’espace et le temps). Dans Corinne ou l’Italie, l’héroïne est priée d’expliquer la genèse et les effets de son art de l’improvisation, et ce n’est pas un hasard qu’elle s’inspire de la conversation (et son auteure avec elle), et donc d’une interaction réelle :

[M]ais si vous demandez d’examiner moi-même, je dirai que l’improvisation est pour moi comme une conversation animée. Je ne me laisse point astreindre à tel ou tel sujet, je m’abandonne à l’impression que produit sur moi l’intérêt de ceux qui m’écoutent, et c’est à mes amis que je dois surtout en ce genre la plus grande partie de mon talent. […] [Q]uelquefois cet intérêt m’élève au-dessus de mes forces, me fait découvrir dans la nature, dans mon propre cœur, des vérités audacieuses, des expressions pleines de vie que la réflexion solitaire n’aurait pas fait naître. Je crois éprouver alors un enthousiasme surnaturel, et je sens bien que ce qui parle en moi vaut mieux que moi-même […]. (OP, 1050, III, 3)

Dans cette auto-réflexion amplifiée de sa condition de poétesse (« Je suis poète […] pour la dignité de l’espèce humaine et la gloire du monde » ; 1051) advient ce que Corinne décrit : elle n’entraîne pas seulement ses auditeurs masculins, même le sceptique, mais entraîne surtout elle-même (l’enthousiasme se transmet et revient sous forme amplifiée et ainsi de suite) et, en rougissant, elle déclare à son amant qu’elle ne peut exprimer ce qui la touche véritablement qu’avec une sorte d’ébranlement (l’interaction sexuelle de cette élévation s’y dessinant tout en douceur). Alors la différence (dans l’enthousiasme par l’enthousiasme, qu’ils reconnaissent ensemble) est claire : pour Humboldt, l’acte poétique – comme langue pure – est la transformation sublime de la réalité (et ne s’articule – tant pour le poète que pour le lecteur – que dans l’œuvre poétique) ; par contre, Mme de Staël le représente, elle a besoin d’un public, d’une interaction réelle entre la poétesse et les spectateurs. La conception de l’acte poétique par Mme de Staël est pragmatique, reste attachée à la réalité qui peut être exprimée [besprochen], celle de Humboldt est esthétique au sens le plus audacieux du mot. Il est facile d’y reconnaître deux concepts fondamentaux de la pensée critique en littérature, qu’il ne s’agit pas de juger ici. La correspondance intense de Madame de Staël et Wilhelm von Humboldt (dont il n’existe malheureusement qu’une moitié, l’autre ne pouvant qu’être devinée) montre au contraire l’importance de poursuivre la conversation, même si – toute sympathie personnelle mise à part – il reste de l’incompris, de l’intraduisible de part et d’autre. C’est cela, la littérature comparée : s’avancer au sein de différences permanentes, qu’il s’agisse de sexe, de nation ou de langue.

Traduction

Pour finir, je voudrais rapidement considérer les deux théories de la traduction que Madame de Staël et Wilhelm von Humboldt ont rédigées au cours de la même année 1816, mais tout à fait indépendamment l’une de l’autre. Chronologiquement, elles se situent entre les deux importantes théories de la traduction de Schleiermacher (1813) et de Goethe (1819) et ne sont pas sans rapport avec celles-ci. A première vue, elles se distinguent nettement l’une de l’autre.

 Le court texte de Madame de Staël, De l’esprit des traductions (OC II, 294–297), parut d’abord en traduction italienne sous le titre de Sulla maniera e la utilità delle traduzioni.[35] L’intitulé de la traduction ne rend absolument pas justice au titre français : le texte de Mme de Staël ne dit d’aucune façon comment il faudrait traduire, et il ne vise pas non plus l’utilité immédiate de la traduction. Il s’agit au contraire de ce que l’on pourrait appeler l’esprit de traduction par analogie à l’esprit de conversation – le mode sur lequel Mme de Staël écrit ses textes : la traduction comme orientation spirituelle, comme une (autre) raison d’écrire, la pluralité des langues comme principe d’évolution de l’esprit et de la langue même. Différents exemples de traductions sont alors données et commentées, puis les cinq derniers paragraphes visent un but politico-culturel : comment la langue et la littérature italiennes pourraient-elles gagner une nouvelle stature grâce aux traductions de l’anglais et de l’allemand, et donner par là-même la base culturelle nécessaire à la résurrection (au Risorgimento) de l’Italie (ce qui explique en retour la publication originale en italien mais aussi, d’une certaine manière, la banalisation du titre audacieux).

La théorie de la traduction de Humboldt se trouve dans la deuxième partie de son introduction à sa traduction de l’Agamemnon d’Eschyle (GS VIII, 129–137). Elle a été interprétée de façon magistrale par Hans-Jost Frey, qui la situe dans une position intermédiaire entre les premiers écrits esthétiques de Humboldt et sa théorie linguistique plus tardive. Son point de départ est l’intraduisibilité par rapport au mot individuel :

Man hat schon öfter vermerkt, und die Untersuchung sowohl als die Erfahrung bestätigen es, dass, so wie man von den Ausdrücken absieht, die bloß körperliche Gegenstände bezeichnen, kein Wort Einer Sprache vollkommen einem einer anderen gleich ist. Verschiedene Sprachen sind in dieser Hinsicht nur ebenso viel Synonymieen; jede drückt den Begriff etwas anders, mit dieser oder jener Nebenbestimmung, eine Stufe höher oder tiefer auf der Leiter der Empfindungen aus. Ein Wort ist so wenig ein Zeichen seines Begriffs, dass ja der Begriff ohne dasselbe nicht entstehen, geschweige denn festgehalten werden kann; das unbestimmte Wirken der Denkkraft zieht sich in ein Wort zusammen, wie leichte Gewölke am heitern Himmel entstehen. (GS VIII, 129)[36]

La vague image d’une « formation légère de nuages » montre qu’« une tendance sous-jacente vers l’indéterminé est intégré dans le processus de détermination » (Frey 123). Humboldt conçoit celui-ci par analogie à l’acte poétique qui a été discuté auparavant :

Auch diese [die Entstehung einer idealen Gestalt in der Phantasie des Künstlers] kann nicht von etwas Wirklichem entnommen werden, sie entsteht durch eine reine Energie des Geistes, und im eigentlichsten Verstande aus dem Nichts; von diesem Augenblick an aber tritt sie ins Leben ein, und ist nun wirklich und bleibend. […] Wie könnte daher je ein Wort, dessen Bedeutung nicht unmittelbar durch die Sinne gegeben ist, vollkommen einem Worte einer anderen Sprache gleich sein? (GS VIII, 129 sq.)[37]

Mais alors, qu’est-ce qui fait que les mots sont également traduisibles ? Ou bien, et c’est l’envers de cette question : qu’est-ce qui fait que le mot ne doit en aucun cas être compris « comme le signe d’une idée conceptuelle », tout en devenant un signe (traduisible) ? Je passe ici sur les étapes méticuleusement décrites par Frey. La non-compréhension (et donc la traduction) a toujours lieu dans la langue, non seulement entre les langues, mais aussi entre les « idiomes » et la langue (dialectes, sociolectes, idéolectes) ou différents locuteurs, et la traduction se fait par l’intervention d’autrui : « Comme sa conception du mot l’exclut [le mot comme signe], Humboldt ne peut envisager l’acte de traduire comme l’essai de dire la même chose autrement, mais il l’approche à partir de la différence. […] Il conçoit plutôt l’impossibilité de l’équivalence comme une possibilité créative de l’évolution de la langue. » En ce sens, le commun d’une langue ne naît pas d’une convention (signes), mais de la résistance de la non-compréhension, de l’intraduisibilité de la parole individuelle. « La capacité d’intégrer l’étranger et de le révéler, de le réaliser comme possibilité de sa propre langue, rend possible l’action transformatrice de la langue par la traduction. […] La traduction permet d’amener la langue dans une différence avec elle-même, c’est-à-dire de la transformer. » (Frey 142 et 144)

À première vue, le traité de Mme de Staël paraît complètement différent, avec une foule d’observations et d’interruptions brusques – sans théorie linguistique, sans images réfléchies. Le point de départ est une sorte d’économie de la littérature mondiale : les grandes œuvres de la littérature seraient rares, une littérature réduite à elle-même resterait « toujours pauvre », la « circulation des idées » serait de « tous les genres de commerce, celui dont les avantages sont les plus certains ». Mais deux questions de fond résultent justement de cette économie : Pourquoi pas une langue ? Ou pourquoi ne pas parler toutes les langues (elle en nomme huit) ? Les réponses aux deux questions sont pragmatiques : le latin limité aux savants, la nécessaire popularité de la langue, autant de connaissances acquises des langues ne peuvent jamais être « universelles », or (tout à fait dans l’esprit de la Révolution): « c’est à l’universel qu’il faut tendre, lorsqu’on veut faire du bien aux hommes. » (OC II, 294) C’est précisément à cet endroit, où elle semble être très éloignée des réflexions de Humboldt, qu’elle le rejoint de façon inattendue :

Je dirai plus : lors même qu’on entendrait bien les langues étrangères, on pourrait goûter encore, par une traduction bien faite dans sa propre langue, un plaisir plus familier et plus intime. Ces beautés naturalisées donnent au style national des tournures nouvelles et des expressions plus originales. Les traductions des poètes étrangers peuvent, plus efficacement que tout autre moyen, préserver la littérature d’un pays de ces tournures banales qui sont les signes les plus certains de sa décadence. (294 ; je souligne)

L’original et l’originaire naissent de l’étranger ! C’est ce que Humboldt a dit de manière très semblable (en reprenant la première thèse de Mme de Staël[38]) :

La traduction, et en particulier celle des textes poétiques, constitue plutôt l’une des tâches les plus nécessaires en littérature, d’une part pour apporter à ceux qui s’y connaissent peu en langues des formes artistiques et humaines qu’autrement ils ignoreraient tout à fait, ce qui procure toujours un gain significatif à chaque nation, d’autre part et surtout pour l’augmentation de la signifiance et de la capacité d’expression de sa propre langue. (GS VIII, 130)

À cet effet, les deux auteurs s’accordent également sur le fait que le texte étranger ne doit pas complètement perdre son altérité [Fremdheit].

Le texte de Mme de Staël présente ensuite une partie historique avec des exemples de l’histoire de la traduction française (Abbé Jacques Delille) et anglaise (Alexander Pope), comportant notamment des indications sur la façon de rendre la prosodie ainsi qu’un excursus assez long sur la question homérique. La traduction allemande d’Homère par Johann Heinrich Voss y est qualifiée de « la plus exacte » de toutes les traductions d’Homère ; par sa simplicité même, la traduction italienne de Vincenzo Monti s’approcherait le plus du plaisir éprouvé à la lecture de l’original. Cela amène les conclusions mentionnées ci-dessus à propos du Risorigimento littéraire (qui, cependant, ne porte pas encore ce nom).

 Ce n’est pas un hasard que les traductions allemandes de Shakespeare par August Wilhelm Schlegel soient mentionnées à ce point (comme modèle pour les Italiens). Aux yeux de Mme de Staël, Shakespeare est un poète populaire – devenu dans la traduction de Schlegel un poète national sur la scène allemande (entendue au sens de Schlegel et de Mme de Staël comme théâtre national où la Nation se montre) : « A. W. Schlegel a fait une traduction de Shakespeare, qui, réunissant l’exactitude à l’inspiration, est tout à fait nationale en Allemagne. Les pièces anglaises ainsi transmises sont joués sur le théâtre allemand, et Shakespeare et Schiller y sont devenus compatriotes. » (OC II, 296) Et le lecteur de Corinne ou l’Italie se souviendra ici d’un passage impressionnant du roman à la fin du premier tome (VII, 3), lorsque Corinne traduit en italien des scènes de Romeo and Juliet pour Lord Nevil qu’elle représente ensuite. « […] Shakespeare, mieux qu’aucun écrivain étranger, a saisi le caractère national de l’Italie […]. Il y a dans cette composition une sève de vie, un éclat d’expression qui caractérise et le pays et les habitants. La pièce de Roméo et Juliette, traduite en italien, semblait rentrer dans sa langue maternelle. » (OP, 1138 f.)[39] Par la double distanciation [Verfremdung], le caractère originaire revient : Shakespeare a « traduit » les sources italiennes dans sa pièce et l’a ainsi rendue « populaire » ; avec sa traduction, Corinne offre à nouveau ces sources aux Italiens dans une forme modifiée-actualisée ; et le titre du roman s’explique à présent. Avec le passage sur scène de Corinne, la beauté conjointe de l’original anglais et de la traduction italienne ne cesse d’être soulignée (« des vers si brillants dans l’anglais, si magnifiques dans la traduction italienne »). En conclusion, il est dit : « Jamais tragédie n’avait produit un tel effet en Italie. Les Romains exaltaient avec transport la traduction, et la pièce et l’actrice. Ils disaient que c’était vraiment la tragédie des Italiens […]. » (1143)

Ici aussi, Mme de Staël décrit l’événement, avec les vers originaux en anglais, mais en traduction française, et non pas italienne. Le lecteur ne peut pas réaliser directement l’acte poétique de la traduction. Mais le texte sur la traduction montre clairement que la simultanéité décrite de l’original et de la traduction prend la forme d’une compétition croissante, d’une émulation : « Ne serait-il donc pas possible qu’une émulation active, celle des succès au théâtre, ramenât par degrés l’originalité d’esprit et la vérité de style […] ? » (OC II, 296)

Finalement, les théories de la traduction de Germaine de Staël et de Wilhelm von Humboldt se rejoignent à leur insu dans une image musicale. Humboldt : « Es ist nicht zu kühn zu behaupten, dass in jeder [Sprache] […] sich Alles, das Höchste und das Tiefste, Stärkste und Zarteste ausdrücken lässt. Allein diese Töne schlummern, wie in einem ungespielten Instrument, bis die Nation sie hervorzulocken versteht. » (GS VIII, 139)[40] – Germaine de Staël : « Traduire un poète, ce n’est pas prendre un compas, et copier les dimensions de l’édifice ; c‘est animer du même souffle de vie un instrument différent. » (OC II, 296)


Ouvrages citées

Littérature primaire

Condillac, Etienne Bonnot de. Cours d’études pour l’instruction du prince de Parme. Œuvres philosophiques de Condillac. éd. Georges Le Roy. Vol. I. Paris: PUF, 1947. 395–776.

Humboldt, Wilhelm von. Gesammelte Schriften [GS]. 17 vols. Berlin, 1903–1936. Réed. Berlin: de Gruyter, 1968.

Leitzmann, Albert, éd. « Wilhelm von Humboldt und Frau von Staël ». Deutsche Rundschau 169 (1916), 95–112 (Teil I), 271–280 (II), 431–442 (III); 170 (1916–1917a), 95–108 (IV), 256–266 (V), 425–435 (VI); 171 (1917b), 82–95 (VII). Pagination non uniforme  à partir de la partie V (Première guerre mondiale).

Rousseau, Jean-Jacques. Œuvres complètes [OC]. éd. Bernard Gagnebin et al. Paris: Gallimard (Pléiade), 1959–1995.

Staël, Germaine de. Œuvres complètes de Madame la Baronne de Staël-Holstein [OC].2 vol. (en 3 tomes). Paris: Firmin-Didot, 1861. Repr. Genève: Slatkine, 2014.

Staël, Germaine de. De l’Allemagne [1810/1813]. Nouvelle édition. Ed. Axel Blaeschke. Paris: Champion, 2017.

Staël, Germaine de. Œuvres (Pléiade) [OP]. éd. Catriona Seth et al. Paris: Gallimard, 2017.

Littérature secondaire

Bauer, Barbara. Art. « Aemulatio ». Historisches Wörterbuch der Rhetorik. éd. Gert Ueding. Vol. 1. Tübingen: Niemeyer, 1992. 141–187.

Blaeschke, Axel. « Über Individual- und Nationalcharakter, Zeitgeist und Poesie. De l’influence des passions und De la littérature im Urteil Wilhelm von Humboldts und seiner Zeitgenossen ». Kaiser und Müller, éd. Germaine de Staël. 145–161.

Böning, Sylvia. Weiblichkeit, weibliche Autorschaft und Nationalcharakter. Die frühe Wahrnehmung Mme de Staëls in Deutschland. Diss. Jena 2012.

d’Hulst, Lieven. Cent ans de théorie française de la traduction. De Batteaux à Littré (1748-1847). Lille: Presses universitaires, 1990.

Frey, Hans-Jost. « Übersetzung und Sprachtheorie bei Humboldt » (1997). Die Autorität der Sprache. Lana–Wien-Zürich: Howeg, 1999. 121–146.

Goldberger, Avriel H. « Madame de Staël, De l’esprit des traductions: Réflexions d’une traductrice ». In: Kloocke und Balayé. 345–360.

Hofmann, Etienne und François Rosset. Le groupe de Coppet. Une constellation d’intellectuels européens. Lausanne: Presses politiques et universitaires, 2005.

Hoock-Demarle, Marie Claire. « ‘Les Allemands de Paris’, ein erstes deutsches Publikum für Germaine de Staël ». Kaiser und Müller, éd. Germaine de Staël. 61–74.

Kaiser, Gerhard R. und Olaf Müller, éd. Germaine de Staël und ihr erstes deutsches Publikum. Literaturpolitik und Kulturtransfer um 1800. Heidelberg: Winter, 2008.

Keller, Thomas. « Das Erhabene der Mme de Staël: Von himmlischen und irdischen Bauwerken in Corinne ». Verkörperungen des Dritten im Deutsch-Französischen Verhältnis. Die Stelle der Übertragung. München: Fink, 2018. 187–232.

Kloocke, Kurt und Simone Balayé, éd. Le groupe de Coppet et l’Europe. 1789–1830. Lausanne: Institut Benjamin Constant, 1994.

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Luzzi, Joseph. « Translator’s Introduction: ‚Italy in Translation’ ». The Romanic Review 97.3–4 (2006): 275–278.

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Pennacchia, Maddalena. « William Shakespeare, Mme de Staël and the politics of translation ». Folio 13.1 (2006): 9–20.

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Wehinger, Brunhilde. Conversation um 1800. Salonkultur und literarische Autorschaft bei Germaine de Staël. Berlin: Walter Frey, 2002.

Wehinger, Brunhilde, éd. Germaine de Staël. Eine europäische Intellektuelle zwischen Aufklärung und Romantik. Berlin: tranvia, 2019.

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[1] J’adapte l’orthographe et la ponctuation de toutes les citations aux règles contemporaines en vigueur, les règles d’espacement sont respectées partout comme en allemand.  –  Note du traducteur : sauf mention contraire, toutes les citations en langue allemande sont traduites par mes soins ; la traduction a été revue par l’auteur.

[2] Par la suite, Rousseau se réfère à l’Essai [antérieur] sur l’origine des connaissances humaines (1746) et critique sa théorie des signes. Comme cela a été montré ci-dessus, Condillac lui-même a revu cette théorie des signes dans son Cours d’études bien postérieur, en se référant implicitement à la critique de Rousseau (penser et parler, l’apprentissage inductif de la langue).

[3] Mme de Staël et Humboldt ne connaissaient certainement pas l’Essai de Rousseau – contrairement à ses écrits principaux et à ceux de Condillac.

[4] Pour leur relation personnelle et intellectuelle, cf. les indications bibliographiques (en premier lieu les éditions commentées de Leitzmann avec les lettres françaises de Humboldt, et de Müller-Vollmer avec le traité français de Humboldt pour Mme de Staël, ainsi que les textes de Blaeschke, Böning, Hoock-Demarle, Kaiser/Müller, Paulin et Trabant).

[5] Cf. à ce propos Kloocke/Balayé (1994), Hofmann/Rosset (2005) et les nombreuses publications de l’Association Benjamin Constant, de la Société des études Staëliennes et des Cahiers Staëliens.

[6] Cf. à ce propos les développements méticuleux de Roger Paulin (2016).

[7] Le terme allemand de ‘Komparatistik’ [« comparatistique »] me semble plus approprié que celui de ‘Vergleichende Literaturgeschichte’ ou ‘Vergleichende Literaturwissenschaft’ (‘histoire ou science comparée de la littérature’ ou encore du terme français ‘littérature comparée’), car il implique une doctrine de la comparaison par opposition à l’assimilation et l’intégration (qui concerne également des disciplines très différentes) ; de son côté, l’expression anglaise ‘Comparative Literature’ a l’avantage de pouvoir s’appliquer à la littérature et la critique littéraire, tout en soulignant la notion grammaticale du ‘comparatif’, de l’intensification à partir de la comparaison.

[8] Qui comprend en premier lieu August Wilhelm et Friedrich Schlegel et, de manière générale, le Groupe de Coppet.

[9] Je souligne. Avec le verbe échapper, Humboldt rend de manière répétée l’allemand entwischen (susceptible de donner lieu à des malentendus) ; dans la lettre (allemande) à Gustav von Brinkmann du 17/12/1797, la fascination pour l’étincelant, l’électrisant s’exprime plus clairement : « [E]t je ne peux pas le nier – comme vous l’avez parfois dit vous-même – la Staël est l’une des rares personnes qui m’ont fait une impression très profonde et éternellement inoubliable. Mais elle n’est pas ce qu’elle pourrait être, ce qu’elle est réellement à l’intérieur d’elle-même ; des environnements hétérogènes l’ont rendue d’humeur hétérogène, et pour attraper les rares étincelles qui émanent vraiment d’elle, on constate avec tristesse combien de qualités étrangères et contraires à sa nature elle tolère ou même recherche. Comme je trouvais cela encore plus insupportable lorsque j’étais seul avec elle qu’en société où tout le monde a son masque, j’évitais d’être seul avec elle. Mais je donnerais beaucoup pour lui en parler directement et suffisamment longtemps et le lui faire comprendre (ce qui n’est pas peu de chose). Or, je préférerai toujours la lire plutôt que de l’écouter, car dans ses écrits, bien plus de choses lui échappent, qui lui sont tout à fait propres, et même dans ses conversations, aussi vivantes, divertissantes, enchanteresses qu’elles soient, je ne la reconnaîtrai que rarement, mais toujours avec une sorte d’émerveillement. Aussi voyez-vous que mon service est une authentique idolâtrie, sans encens ni sacrifice, dans une admiration très silencieuse et inouïe, mais plus pure et plus vraie, et je ne m’irrite donc pas davantage quand on dit du mal d’elle que si j’entends discourir des athées. Cependant, ne me trahissez pas, car ce service peut facilement lui sembler trop pur ; pourtant, il s’agit de la stricte vérité, et je ne sais pas si elle a trouvé quelqu’un qui lui rend un hommage aussi sincère et désintéressé. » (Leitzmann, II)

[10] Dans les découvertes en commun des trésors culturels de Rome et de ses environs par Corinne et Oswald (livres IV, V, VII).

[11] C’est le titre du chap. I/11 de De l’Allemagne, à considérer dans l’extension totale du concept d’esprit.

[12] Au sens de la traduction de Barbara Bauer dans son article détaillé du Historisches Wörterbuch der Rhetorik.

[13] « De l’émulation », De la littérature, OP, 224-234.

[14] « L’esprit révolutionnaire se trace une route, se fait un langage […]. » (225)

[15] « De la langue allemande dans ses rapports avec l’esprit de conversation », De l’Allemagne, I/12, 159–161.

[16] « Il y a bien des phrases dans notre langue [française] pour dire en même temps et ne pas dire, pour faire espérer sans promettre, pour promettre même sans se lier. L’allemand est moins flexible […] » (161)

[17] Sa déclaration dans la première version de De la littérature – « Les Allemands manquent de goût naturellement, mais ils en manquent aussi par imitation.« (OP, 1514, n. 12) – donna lieu à de virulentes protestations du côté allemand, car le mot lui-même (comme ‘goût’ [‘Geschmack’] en général) n’a pas été correctement compris. Entre autres, Benjamin Constant convainquit Mme de Staël de modifier le passage, mais la seconde version ne fut pas très différente (« manquent de goût dans les écrits qui appartiennent à leur imagination naturelle », OP, 178).

[18] Ces ‘auto-commentaires’ ou ‘auto-interruptions’ sont un moyen stylistique fréquent de Madame de Staël, tout à fait au sens de l’émulation.

[19] Mme de Staël illustre cette observation par un exemple (en note).

[20] Mme de Staël l’admirait déjà à l’époque, et Humboldt depuis toujours.

[21] La note à la fin de la préface à la deuxième édition de De la littérature donne une indication évidente : « Après avoir réfuté les diverses objections qui ont été faites contre mon ouvrage [première édition], je sais fort bien qu’il est un genre d’attaque qui peut éternellement se répéter ; ce sont toutes les insinuations qui ont pour objet de me blâmer, comme femme, d’écrire et de penser. » Elle n’y répond pas directement, mais avec une citation assez longue de L’École des femmes de Molière. (OP 11 sq.)

[22] Les classements peuvent être tout à fait différents : dans la citation, les Allemands sont des Germains ultérieurs, parfois ils s’appellent également les Tudesques, les Autrichiens et Suisses alémaniques y sont inclus (en tant que germanophones), mais pas toujours etc.

[23] Lettre à Madame Récamier, 17/9/1808. Je souligne.

[24] Lettre à Charles de Villers, 3/6/1803.

[25] En 1795, Goethe a traduit pour les Horen l’Essai sur les fictions de Mme de Staël en allemand (sous le titre de Versuch über die Dichtungen). Il s’est permis quelques interventions sur le texte (p. ex. la répartition) et déclara qu’il ne devait pas seulement traduire [übersetzen] mais également déplacer [versetzen] (mettre à un autre endroit, « trahir ») le texte pour rapprocher « ses mots de notre sens » et également « interpréter l’indétermination française avec plus d’exactitude selon notre manière allemande »: « Comme la bonne dame est en accord et en désaccord avec elle-même ! » Une « méthode féminine et la langue française » l’auraient « mis à rude épreuve ». (Lettre à Schiller, 6, 10 et 13/10/1795. Cf. à ce propos Macher (2008).

[26] « Goethe et Schiller ont dû faire du tort à la Staël, car ils ne la connaissaient pas assez. La Staël était de loin moins [importante] par son écriture que dans la vie et par son caractère et ses sentiments, son esprit et son intuition. Les deux [aspects] fusionnaient en elle d’une manière qui n’appartenait qu’à elle. Goethe et Schiller ne pouvaient pas l’entendre de cette façon. Ils ne la connaissaient qu’à la faveur de quelques conversations éparses, et là encore imparfaitement, car aucun des deux ne jouissait d’une expression parfaitement libre en français. Ces conversations étaient un affront pour eux parce qu’elles les stimulaient sans qu’ils ne pussent s’exprimer entièrement et purement dans la langue étrangère, et celle qui suscitait de telles conversations commençait à les agacer. Ils ne savaient rien de la véritable nature intérieure de cette femme. Ce qui a été dit sur son manque de féminité fait partie de la médisance vulgaire qu’un genre ordinaire d’hommes et de femmes se permet [de propager] sur les femmes dont la nature et la manière dépassent leur horizon. » (Lettre à Charlotte Diede, 2/8/1833).

[27] « Über den Geschlechtsunterschied und dessen Einfluss auf die organische Natur » [« De la différence des sexes et son influence sur la nature organique »] (1794), GS I, 311–334; « Über die männliche und weibliche Form » [« De la forme masculine et féminine »] (1795), GS I, 335–369.

[28] « Tout masculin témoigne d’une plus grande activité autonome, tout féminin d’une plus grande réceptivité. Mais cette différence ne consiste que dans la direction, non dans la capacité. […] Or, ce qui ne possède aucune capacité d’activité, n’est que pénétré, mais non touché. D’où partout autant d’activités réciproques que de peines. […] Sans requérir des preuves plus profondes, nous voyons que, pour l’être humain, l’activité autonome et sa réplique ne cessent de se correspondre l’un l’autre. » – Ce passage n’est pas correctement cité par Sylvia Böning (38) et prend alors un ton chauvin qui ne rend pas justice aux efforts de Humboldt.

[29] « La plus pure et spirituelle des sensations naît par cette même voie [de la procréation], et même la pensée, ce fruit le plus raffiné et ultime de la sensibilité, ne renie pas son origine. La capacité de procréation de l’esprit est le génie. […] Car chaque œuvre de génie enflamme pareillement le génie, et procrée ainsi sa propre génération. […] Dans la procréation, nous ne percevons pas seulement la même interaction, mais aussi la même différence entre deux sexes distincts. La disposition des âmes destinées à procréer est toute différente de celles destinées à recevoir. »

[30] « Il n’existe point encore d’éloge de Rousseau: j’ai senti le besoin de voir mon admiration exprimée. » (OC I, 1). Georges Poulet a placé cette première phrase au début de son livre La Conscience critique (15) – et donc au début de la – ou de sa – conscience critique. Par la suite, il développe les côtés heureux et malheureux de cet enthousiasme, comme modèle pour toute l’œuvre de Mme de Staël.

[31] Reproduit chez Müller-Vollmer, Poesie und Einbildungskraft, avec la traduction allemande, 119–211.

[32] « Le champ que le poète travaille comme sa propriété est le domaine de la puissance d’imaginer ; il ne mérite d’être appelé poète qu’en l’utilisant, et seulement s’il le fait avec vigueur et en exclusivité. Il doit travailler à transformer la nature, qui par ailleurs ne fournit qu’un objet à la perception sensuelle, en une matière pour l’imagination. Transformer le réel en image est la tâche la plus générale de tout art, à laquelle toutes les autres peuvent être ramenés de manière plus ou moins immédiate. » (« Über Goethes Hermann und Dorothea », GS II, 126).

[33] Müller-Vollmer, Poesie und Einbildungskraft 95, 107, 111 e. a.

[34] Je trouve gênante la façon dont, naguère et aujourd’hui, de nombreux auteurs, se moquent de sa connaissance imparfaite de l’allemand et l’accusent de toutes sortes d’« erreurs de traduction » ; cela  remet en question toute forme d’intérêt bienveillant de ce genre. Humboldt n’utilise pas un tel argument. Incontestablement, Germaine de Staël a réussi certaines traductions dans De l’Allemagne (par exemple la fin de Maria Stuart) beaucoup mieux que d’autres (par exemple la scène du cabinet d’étude dans Faust), mais elle s’était fixé un vaste programme.

[35] Biblioteca italiana 1 (1816), 9–18. Le traducteur fut Pietro Giordani. – L’original français a été publié après la mort de Mme de Staël par son fils dans la première édition complète (Paris: Treuttel und Würtz, 1820-21, vol. XVII, 387–99).  Cf. à ce sujet les textes de la comtesse de Pange (1967), d’Hulst (1990, 85 sq. avec des précisions sur la traduction italienne et un commentaire ténu), Goldberger (1994), Leitgeb (2014), Luzzi (2006), Pennacchia (2017), Wilhelm (2004).

[36] « On l’a souvent remarqué, et la recherche tout comme l’expérience le confirment : si l’on exclut les expressions désignant simplement des objets physiques, aucun mot d’une langue n’est complètement identique à celui d’une autre. À cet égard, des langues différentes sont autant de synonymies ; chacune exprime l’idée conceptuelle d’une manière quelque peu différente, avec telle ou telle détermination annexe, à un niveau supérieur ou inférieur sur l’échelle des sentiments. Pour autant qu’une idée conceptuelle ne peut pas naître et non plus être fixée sans mot, ce mot ne peut pas être le signe de cette idée ; l’action indéterminée de la faculté de penser se condense en un mot telle une formation légère de nuages qui apparaît sur un ciel dégagé. »

[37] « Celle-ci [la naissance d’une figure idéale dans l’imaginaire de l’artiste] non plus ne peut être tirée de quelque chose de réel, elle naît de l’énergie pure de l’esprit et, au sens le plus propre, du néant ; or, à partir de cet instant-là, elle entre dans la vie, et elle est désormais réelle et permanente. […] Dès lors, comment un mot, dont la signification n’est pas immédiatement donnée par les sens, peut-il jamais être complètement semblable au mot d’une autre langue ? »

[38] « Il n’y a de plus éminent service à rendre à la littérature, que de transporter d’une langue à l’autre les chefs-d’œuvre de l’esprit humain. » (OC II, 294)

[39] Cf. à ce sujet le beau texte de Maddalena Pennacchia.

[40] « Il n’est pas trop audacieux d’affirmer que dans chaque [langue] […] il est possible de tout exprimer, du plus haut au plus profond, du plus fort au plus fragile. Or, ces sons sommeillent comme sur un instrument qui n’est pas joué jusqu’à ce que la Nation réussisse à les réveiller.  »