La traduction comme relation //

traduit de l’allemand par Stefan Kaempfer

La traduction et l’acte de traduire

Dans son étude Le texte infini (Der unendliche Text), le comparatiste Hans-Jost Frey examine différentes formes de références intertextuelles et leurs effets sur les notions de base des sciences littéraires, comme par exemple celles de « texte » ou d’« auteur ». Il se préoccupe moins de l’analyse d’œuvres littéraires sous l’angle de leurs caractéristiques exclusives ou de leurs évidentes limites textuelles que de leurs différents modes de coexistence, de réciprocité et d’interpénétration.

La forme la plus manifeste d’une telle coexistence est sans doute la traduction, même si elle n’est que rarement mentionnée dans ce cadre. Après une préface et une introduction, Frey la considère en effet comme le premier type d’intertextualité systématique. Mais que peut-on donc en dire ? N’est-il pas évident que l’essentiel de la traduction résulte de l’art de sa composition ? Ne fait-elle pas dériver tous ses principes de la scène primitive qu’elle ne cesse de représenter ? L’ensemble de son processus d’écriture ne tire-t-il pas son origine d’une force des choses qui la place sur un terrain incontestable ? En effet, cette impression peut naître dès lors que les évidences et vérités de l’acte de traduire s’imposent : il appartient à sa nature d’être secondaire et postérieur, et par nécessité il part d’un original auquel il doit se soumettre, alors qu’il s’agit de le répéter. Avec un certain bien-fondé, on entend donc qu’une traduction a bien rendu telle ou telle tournure ou qu’il est impossible de rendre tel ou tel aspect en traduction. Avec un certain bien-fondé, il est question de réécriture ou de rewriting lorsqu’une traduction réclame un maniement plus libre, plus créatif de son original. Non ? Les maximes de la réécriture ou du rewriting, tout comme l’expression rendre font toujours référence à la pratique de l’acte de traduire. Effectivement, les ou re visent et présupposent toujours l’original ; en conséquence, on se place donc déjà sous la domination de la scène de l’écriture traductive, et l’on parle à partir de cette position. Dès lors, l’espace de la traduction y coïncide avec la voie propre à l’acte de traduire.

En partant des réflexions de Frey dans son introduction intitulée La relation textuelle comme texte (Textbeziehung als Text), qui précède la première section de son étude, le présent exposé cherche à établir un autre vocabulaire de la traduction. Il s’agit de ne pas identifier la traduction à la scène primitive de l’acte de traduire, mais de la considérer au fil conducteur du concept de relation. Je mets provisoirement hors circuit la pratique de l’acte de traduire pour d’abord considérer ce que cela veut dire que d’être une traduction. Cette approche modifie ensuite le regard sur ce que l’on appelle l’acte de traduire.

Le texte et l’histoire de ses bordures

Frey ouvre son étude avec la critique d’un accès aux textes littéraires trop centré sur les auteurs, et crée à ce propos la figure du monument. Dans cette acception, un texte littéraire resterait toujours soumis à la souveraineté interprétative de son auteur qu’il s’agirait de respecter, de sorte que la lecture se réduirait au déchiffrage des intentions de l’auteur. Avec la remise en question de cette souveraineté interprétative et finalement de la pertinence de « l’autorité de l’auteur[1]» pour l’interprétation, le texte n’est plus soumis à la souveraineté de son origine aux yeux de Frey. Il s’ouvre plutôt à quelque chose qui est nécessairement mis à l’écart dans le cas du monument, ou doit être rejeté, à savoir que le texte ne saurait rester identique à lui-même. Au-delà de l’histoire de sa genèse, que l’on peut raconter ou sur laquelle on peut enquêter, un texte recèle l’histoire de son devenir qui n’est rien d’autre que l’histoire de ses lectures. Puisque « les textes survivent à leurs créateurs[2] », ils développent bon gré mal gré une vie propre, continuent d’exister dans le temps, et cette « durée des textes est leur engagement dans de nouveaux rapports[3] ». C’est à cette histoire de leur devenir que Frey consacre son étude.

Il porte une attention particulière aux formes d’une intertextualité pour ainsi dire systématique, qui se manifeste par exemple dans les activités de traduire[4], de citer[5], de modifier[6] ou d’interpréter[7]. En-deça d’une lecture intenable ou excessive, dont la seule légitimation appartiendrait au lectorat, Frey réfléchit sur les façons de mettre en relation des textes impliquant un mécanisme de modification réciproque. Pour Frey, l’opération de citation, par exemple, n’est pas un simple événement accidentel, extérieur aux textes, mais un rapprochement au sens emphatique, qui agit en retour sur la lisibilité conjointe du texte cité et de celui qui le cite. Lorsqu’on est attentif à ce mode d’interpénétration mutuelle, les textes s’avèrent alors en effet modifiés – et ce peut-être même lorsqu’ils seraient à nouveau lus séparément. Avec cette attention, un texte s’ouvre donc à des constellations et effets de sens qu’il n’aurait pas été capable de mobiliser à lui seul. Les opérations intertextuelles montrent ainsi la vulnérabilité d’un texte, le composite de sa matérialité, la déchirabilité de sa surface, la combinabilité potentiellement infinie de son corps avec d’autres corps de textes. Comme elles lui adviennent de l’extérieur, un texte ne peut pas se défendre d’être atteint, repéré ou retrouvé par d’autres. Il n’a aucune possibilité d’empêcher qu’on le récupère, le réfute ou l’estime. Pour ainsi dire contre sa volonté, il peut être assujetti aux formes les plus diverses d’interaction.

Lorsqu’il réfléchit sur la variabilité de textes dans leur rencontre particulière, Frey porte son regard sur la relation textuelle. Il se concentre sur ce qu’un texte n’est pas en et par lui-même, car non seulement une relation exige logiquement au moins deux termes, mais elle vise également ce qui n’est par soi-même ni dans l’un ni dans l’autre. L’organisation des signes tournée vers l’intérieur, qui célèbre un jeu sémantique commençant et finissant en limitations individuelles, lui importe donc moins que la façon dont cette organisation se rapporte à un extérieur inconnu. Il pense le principe d’affectabilité du texte, qui signifie que ses modes de durée, son vieillissement, l’histoire de ses lectures etc. ne sont pas sans influence sur lui. Les accès changeants au texte modifient sa lisibilité et donc le texte lui-même.

Ainsi, Frey essaie de désubstantialiser ce que nous entendons par « texte » et de fonder en théorie l’hiatus entre la finitude manifeste de ses signes et l’infinité potentielle des accès à lui. Il s’attache au mode spécifique du non-être textuel qui consiste dans le devenir du texte en relation avec d’autres textes. Ce travail sur l’ouverture est toujours aussi un travail sur le minimal, sur l’accessoire en apparence, sur la modification infime, dont le résultat ne saurait être déterminé d’avance. Ainsi, l’abandon de l’intériorité du jeu textuel et la réflexion de l’histoire de son extériorité constituent une prémisse de base de la pensée de Frey à propos de la relation textuelle.

Chronologie et relation textuelle

La question de la relation textuelle inclut par principe le problème de la chronologie. Si elle est évidente au regard de la genèse du texte, où celui qui est en train de naître se rapporte nécessairement au texte qui existe déjà, cela ne vaut pas du côté de la réception : « Personne ne contestera qu’il existe une chronologie des textes ; cependant, la pertinence de cette succession pour la compréhension des textes peut être remise en question[8] ». Si les textes peuvent donc être classés en fonction de leur date de composition (comme c’est, par exemple, la tâche d’une histoire de la littérature qui est une histoire de l’écriture littéraire), il n’est certainement pas acquis qu’un texte postérieur puisse uniquement être compris à partir d’un texte précédant. De toute manière, la lecture suit habituellement ses propres rythmes et n’est nullement tenue de respecter la limitation arbitraire de textes, voire la fiction de leur unité. Au sein du corps qui lit, les littératures du monde s’assemblent au contraire uniquement en fonction des règles de la lecture individuelle et se séparent également à nouveau dans une temporalité qui lui est propre. Or, ces règles incluent aussi et surtout la lecture en sens inverse :

« Elle [la référence unilatérale d’un texte postérieur à un texte antérieur] est confrontée à la relation réciproque des textes, où non seulement le texte postérieur est lu à partir du texte antérieur, mais où celui-ci est également lu à partir de celui-là. Cela paraît absurde aussi longtemps que l’on refuse d’admettre qu’un texte qui est lu, interprété, combattu, parodié, traduit etc. est un autre que celui qu’il a été auparavant. La relation réciproque  des textes ne nie pas leur chronologie ni l’importance de celle-ci, mais le dogme expéditif de l’inaltérabilité des textes[9] ».

Frey ne s’en prend donc pas à la chronologie comme état de fait objectif, mais à sa tendance de « fixer » la lecture de textes[10]. En effet la chronologie est incompatible avec la relation des textes parce qu’elle en exclut la condition de possibilité :

« La relation réciproque des textes ne s’établit pas tant que l’influence de la chronologie est prédominante. Toutes les tentatives de construire la relation des textes à partir de la chronologie exclut sa condition de possibilité qui présuppose la simultanéité des textes[11] ».

Le maintien de la chronologie entraîne donc une sorte de colonisation du texte postérieur par celui qui le précède, où l’on exclut justement ce qui est indispensable pour la prise en compte de la relation des textes : leur simultanéité dans la lecture. Cela implique bien entendu d’abord que les deux textes soient disponibles en même temps. Or, dans la perspective des auteurs, ce n’est jamais le cas parce que :

« [l’] auteur du texte antérieur n’a, en tant que tel, aucun accès au texte ultérieur qui se réfère au sien […], alors que l’auteur du texte postérieur dispose certes du texte antérieur, mais non du sien qui est […] encore à venir[12] ».

De plus, la simultanéité est une caractéristique de la relation textuelle même lorsqu’elle désigne le mode sous lequel les textes se rencontrent dans la lecture. Lire une relation textuelle, cela veut dire : lire résolument ensemble ce qui peut également se lire séparément. Le rapport des deux textes dans la relation textuelle est expressément performatif au sens d’une mise en relation de deux textes qui, par ailleurs, font l’objet de lectures séparées. Or, cela implique que l’ordre chronologique, qui revient aux textes pris isolément, y est mis hors circuit. La lecture conjointe suspend la hiérarchie de leur provenance car la loi de l’écriture ne se prolonge pas dans la lecture. Ainsi, la simultanéité est le code de la liberté de s’affranchir par la lecture de l’ordre de l’écriture.

Comme signe distinctif de la relation textuelle, la simultanéité touche également à un aspect voisin. Le mode de la simultanéité, de la suspension de la provenance et de la chronologie, fait apparaître l’égalité de statut fondamentale des textes mis en relation. Puisqu’ils ne sont pas lus comme textes individuels, mais dans leur connexité, ils sont placés au même niveau au moment de la lecture simultanée. Ce qu’on y lit, ce sont leurs façons de se référer l’un à l’autre, et le jugement que l’on porte sur eux en dehors de cette lecture conjointe est sans importance. Ainsi, la simultanéité les place également sur un pied d’égalité, précisément parce qu’on y fait l’abstraction des aspects qui distinguent les textes pris séparément.

Le texte comme relation textuelle

La relation textuelle s’actualise certes concrètement chez le lecteur ou la lectrice, mais elle est virtuellement inscrite comme un état de fait dans tout texte. Elle est donc d’un côté l’« affaire du lecteur[13] », « qui établit la relation intertextuelle[14] », mais possède de l’autre un caractère systématique que l’on peut décrire d’une manière relativement indépendante du lectorat. Comment les textes « s’influencent mutuellement[15] » et se détachent « de ce que quelqu’un voulait dire[16] », c’est ce que l’on peut constater sans avoir à l’esprit une relation textuelle concrète. Dès lors, si celle-ci existe virtuellement comme possibilité tout en devant être actualisée, la question de sa localisation se pose. Frey y répond de manière explicite :

« La relation n’existe pas seulement entre les textes, comme quelque chose qui ne les affecterait pas, ce que la relation justement empêcherait, mais aussi en eux. Comme facteur de modification, la relation pénètre dans les textes qui y sont inclus[17] ».

Ce « l’un comme l’autre » exprime la réciprocité logique du rapport entre le texte et la relation textuelle. Pour celle-ci, les textes ne sont pas seulement ses parties indispensables, mais la relation textuelle est également présente dans les textes comme ce qui les dépasse. D’une certaine manière, un texte garde la possibilité de se transcender vers autre chose, et cette possibilité est le lieu où le facteur de modification pénètre lorsque la relation textuelle s’établit. Or, si Frey estime qu’il est nécessaire d’adjoindre un en [dans] à l’entre, c’est parce que la relation n’est pas un simple pont sur la distance métaphorique entre des textes, mais leur affection effective et mutuelle. Cette affection, qui prend le contre-pied de la « fixation », Frey la nomme « modification[18] ». À côté des formes littérales de la mise en relation comme par exemple la citation, il évoque également un mode implicite, lorsque « […] le texte, dans sa relation à l’autre texte, est enrichi par une couche de signification : ce qu’il dit est interprétable dans la relation intertextuelle en termes de celle-ci[19] ».

L’altérabilité des textes par la relation intertextuelle procède donc du critère de l’interprétabilité, à savoir une forme de production de sens cohérente que Frey présente ensuite dans son analyse comparative d’un sonnet de Shakespeare et de sa traduction par Celan[20]. La plus-value de la relation textuelle est ainsi constituée car, avec la lecture conjointe des deux textes, elle crée quelque chose qui n’est pas présent dans chacun d’eux pris séparément, mais seulement dans et par la relation qui les associe. La pénétration productive consiste alors à prendre l’un des textes comme lentille pour la lecture de l’autre. Dans cette optique, les deux textes deviennent leur prisme mutuel et suspendent ainsi leur provenance, qu’ils ne retrouveront qu’au terme de la lecture commune. Avec ces réflexions, l’introduction de Frey La relation textuelle comme texte – préfigure ce qu’il va élaborer sur le plan théorétique et analytique dans la suite de son étude.

La traduction comme relation

Si la traduction est identifiée au résultat de l’acte de traduire, ses possibilités, ses procédures et notamment son évaluation sont à la merci des limites naturelles de sa logique. Une expression intraduisible ou une construction syntaxique particulière, les spécificités culturelles ou les formes de diglossie fonctionnelle dans la langue de départ sont alors, comme on dit, « perdus » dans la traduction, c’est-à-dire qu’ils peuvent certes se convertir d’une manière ou d’une autre en texte, mais qu’ils apparaissent comme déficients en comparaison avec l’original car ses effets ou bien ne sont pas du tout rendus, ou bien le sont à la rigueur par ‘équivalence’. La traduction est ici comprise comme le résultat d’une répétition dont l’original fonctionne comme la référence absolue.

En outre, la figure de la répétition renvoie à un étrange caractère métaphorique de l’espace. Notamment en allemand, où le verbe übersetzen (traduire) peut également signifier, avec une accentuation différente, le passage à la rive opposée, l’idée de traversée est très prisée[21]. L’expression française du passage d’une langue à lʼautre recèle également le second sens d’une traversée maritime[22], qui repose sur la représentation d’un espace non entravé qu’il s’agit de franchir dans le processus de la traduction. Également courante, la métaphore du pont[23] se réfère explicitement à l’idée du salutaire et du passant, et le transfert renvoie également à une homogénéité de l’espace, comme sa condition de possibilité, à travers lequel glisserait au fur et à mesure l’objet transféré. En termes tout aussi métaphoriques, il s’agit donc d’une traversée entre une langue source et une langue cible, entre une langue de départ et d’arrivée qui marquent le début et la fin d’un mouvement. Or, cet imaginaire de la traversée d’un espace intermédiaire, qui s’ouvrirait entre les langues tout en étant franchissable, donne lieu à des difficultés théorétiques qui me paraissent difficiles à résoudre. Comment explique-t-on par exemple l’hiatus inévitable qui, dans cette constellation métaphorique, résulte du déshabillage de la signification dans la langue source et son rhabillage dans la langue cible ? Autrement dit : comment doit se passer l’enjambement d’un seuil sans parole, où il n’y a plus de langue source et pas encore de langue cible[24] ?

Il peut paraître évident d’identifier la traduction à la scène d’écriture dont elle procède, mais elle est alors déjà condamnée à un destin subordonné dont, malgré tous ses avantages et sa fonction, elle ne pourra plus s’affranchir par la suite. Elle a été cantonnée dans une position secondaire qui, depuis Platon, est entachée des défauts d’un produit dérivé[25]. Si, au contraire, on part des réflexions présentées dans l’introduction de Frey, on n’est pas nécessairement tenu de considérer la traduction comme le retour d’un original dans une autre langue, mais comme une forme de relation textuelle systématique qui relie également, à côté des textes et en les y incorporant, des langues entre elles. Ce qui peut à première vue sembler insignifiant permet en fait de penser la traduction différemment parce que l’isolement de son propre « être-texte » ne dévoile qu’un seul côté d’un mécanisme plus englobant. Envisagée comme relation, la traduction n’est d’abord rien d’autre qu’un rapport déterminé des textes et des langues qui la constituent. Par principe, ils se donnent à lire comme un ensemble où la provenance des deux textes et les conditions de leur création sont suspendues, de sorte que les corps de texte ne révèlent pas lequel des textes a été le point de départ de l’autre. Leur provenance n’est alors perceptible que comme un écho lointain par-delà leur relation : un critère désormais extérieur aux textes. Ici, l’original et la traduction sont déjà engagés dans une simultanéité et une égalité de statut propres à la relation. Le rapport de détermination, qui sur la scène de l’écriture traductive mène toujours de l’original à la traduction, est aboli dans la lecture et peut même s’inverser. Comme on peut lire la traduction allemande de Proust à la mesure de l’original français, on peut également lire l’original français à la mesure de la traduction allemande – ou même, si on voulait, la traduction française à la mesure de l’original allemand. Dans la relation textuelle, le rapport de la traduction et de l’original s’avère donc bien plus dynamique et complexe, en ce sens que les deux concepts se présupposent mutuellement. Cela ne veut pas seulement dire qu’une traduction a besoin d’un original comme son point de départ pratique, mais qu’un texte ne devient un original que par la traduction. C’est l’acte de traduire qui transforme Proust en un Proust original, justement par opposition à sa contrepartie traduite. Comme la traduction, l’original se dévoile donc toujours aussi comme une relation. Si on pense la traduction, non comme un original travesti et répété, mais en partant du rapport qu’elle aura fini par construire, la définition qui tombe sous le sens, très ouverte et non normative de la scène d’écriture traductive devrait s’énoncer ainsi : Traduire, c’est la mise en œuvre d’une relation textuelle et, incorporée en elle, d’une relation linguistique. Ne pas répéter, mais créer sous forme textuelle une relation linguistique particulière. Ne pas rendre, mais placer l’original dans un rapport d’abord écrit puis lisible avec un autre texte. Traduire, cela ne signifierait donc même plus de réécrire l’original, comme l’indique aujourd’hui la formule du rewriting, parce que l’accès transitif à l’original aurait déjà réintroduit son identité à répéter. Traduire, c’est plutôt écrire dans une sorte de méiose textuelle et linguistique en augmentant l’original de parties similaires mais non identiques. Traduire, c’est le nom pour la mise en œuvre de cette méiose textuelle, avec laquelle on produit une mécanique de relation réciproque, qui consiste en un sens fondamental, même si tous les lecteurs / lectrices ne disposent pas de la compétence linguistique pour la lire. L’objet transitif de l’acte de traduire n’est pas ni le texte ni l’original, mais la relation linguistique et textuelle à un texte qui se constitue comme original.

La figure de pensée de la relation répond à une question rarement posée : mais comment est-il donc possible de parler de la traduction ? est-elle déjà suffisamment caractérisée par son assimilation au texte dans lequel elle s’incarne ? Si tel était le cas, elle n’aurait pas besoin d’un nom particulier. Mais l’insistance avec laquelle on identifie une traduction comme telle montre qu’il ne s’agit pas d’un texte quelconque. Elle possède bien au contraire un caractère propre, un signe de reconnaissance indéniable : elle a un passé. À l’image d’un délinquant, à qui l’on continue de reprocher pendant longtemps sa biographie maculée, la traduction est marquée. Qui dit son nom proclame sa provenance obscure, fragile, son statut douteux. Contrairement à ses originaux, elle porte le sceau de sa naissance difficile. La conjuration de son passé n’augure souvent rien de bon, puisque le désir de lui en faire le reproche s’y cache bien trop fréquemment. Ainsi, en un sens bien plus global et profond que pour ce qui concerne les originaux, les traductions sont vulnérables. Elles ne peuvent pas, comme ceux-là, voiler leur passé dans des ténèbres prétextuels et revendiquer leur inconditionnalité.

Comme relation, la traduction n’a pas à renier son origine. Elle est certes un texte dans l’exacte mesure où elle se donne à lire dans son corps, mais elle ne s’y épuise pas car, implicitement, elle reste toujours en relation avec cet extérieur qu’elle a relégué dans l’absence par sa présence. Le flou systématique qui lui est propre empêche plutôt que l’on puisse simultanément tout percevoir en elle. Si on l’appréhende comme texte, elle excède aussitôt ce texte. Ce n’est pas sans raison qu’elle a pu échapper si longtemps à la main ordonnatrice de la philosophie. Elle est une relation qui se dérobe, et je me risquerais presque à dire : elle est plus d’un texte.


Bibliographie

DERRIDA, Jacques, 1972. Positions. Paris, Éditions de Minuit.

FREY, Hans-Jost, 1990. Der unendliche Text. Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp.

Platon, 1833. La République, traduit par Victor Cousin. In : Œuvres de Platon, tome 9, Rey & Gravier, Paris.

Platon, 2000. Der Staat. Griechisch – Deutsch. Übers. von R. Rufener, Hg. T. Szlezák. Düsseldorf / Zürich: Artemis & Winkler.

SOFO, Giuseppe, 2019. « Du pont au seuil : Un autre espace de la traduction ». TRANS– [Online], 24 | 2019 ; document en ligne depuis le 01/04/2019, consulté le 26/08/2019.

URL: http://journals.openedition.org/trans/2335 ; DOI : 10.4000/trans.2335

https://faehre-sachsen.de/, consulté le 01/04/2020.

https://www.cnrtl.fr/lexicographie/passage , consulté le 30/05/2020.


[1]    FREY, Hans-Jost, 1990. Der unendliche Text. Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp : 17 (trad. SK).

[2]    FREY, 1990 : 18.

[3]    FREY, 1990 : 18.

[4]    FREY, 1990 : 24-50.

[5]    FREY, 1990 : 51-75.

[6]    FREY, 1990 : 76-123.

[7]    FREY, 1990 : 124-152.

[8]    FREY, 1990 : 19.

[9]    FREY, 1990 : 20.

[10] Tel un leitmotiv, la « fixation » (Festlegung / Fixierung) traverse l’ensemble du chapitre introductif : « La fixation appartient à la conception du texte comme monument […] », FREY, 1990 : 15 ; « Car la tendance à la fixation […] », FREY, 1990 : 16 ; « Ce non-respect du besoin de fixation […]“, FREY, 1990 : 16 ; « […] pour que la fixation puisse avoir lieu. », FREY, 1990 : 16 ;  « Pour que le contrôle ne se perde pas et qu’il reste maîtrisable par sa fixation », FREY, 1990 : 16 ; « Le maintien de la chronologie des textes est une forme de fixation de ceux-ci. », FREY, 1990 : 20.

[11] FREY, 1990 : 20.

[12] FREY, 1990 : 20 sq.

[13] FREY, 1990 : 21.

[14] FREY, 1990 : 21.

[15] FREY, 1990 : 21.

[16] FREY, 1990 : 21.

[17] FREY, 1990 : 21.

[18] Cf. p. ex.: « Avec le passé, le monument fixe le refus de la modification », FREY, 1990 : 15 ; « Ces relations sont des relations contextuelles, des constellations dans lesquelles le texte se retrouve, qui se modifient et où il se modifie », FREY, 1990 : 17 ; « Ces déplacements modifient le texte », FREY, 1990 : 18 ; « […] qui est l’histoire de la modification […] », FREY, 1990 : 19 ; «  Il faut tenir compte de cette variabilité des textes […] », FREY, 1990 : 19 ; « Si la modification du contexte modifie le texte, il n’est pas non plus immunisé contre les textes ultérieurs  qui se réfèrent à lui, mais il est soumis de son côté à leur influence modificatrice », FREY, 1990 : 19sq. ; « Les textes durent dans la modification », FREY, 1990 : 20 ; « La relation, dans laquelle les textes s’engagent, est ce qui les modifie », FREY, 1990 : 21 ; « La relation pénètre dans les textes comme ce qui les modifie », FREY, 1990 : 21.

[19] FREY, 1990 : 22.

[20] FREY, 1990 : 38-50.

[21] On pense (comme illustration de beaucoup d’autres exemples) à la Barque des traducteurs (Übersetzerbarke), un prix décerné par l’Association professionnelle allemande des traducteurs littéraires et scientifiques (VdÜ), ou encore à l’Association saxonne pour la promotion de la traduction littéraire qui se nomme Die Fähre (le ferry-boat, le bac) et précise à propos de son nom : «  Pourquoi le Sächsischer Verein zur Förderung literarischer Übersetzung e.V. s’appelle DIE FÄHRE ? Parce que son équipe – quelque 30 traductrices et traducteurs – voyage entre les rives, entre une langue étrangère et la leur ».

URL: https://faehre-sachsen.de/, consulté le 01/04/2020.

[22] Voir la section 3 sur: https://www.cnrtl.fr/lexicographie/passage , consulté le 30/05/2020.

[23] Dans plusieurs publications et avec un objectif légèrement différent, Myriam Suchet critique l’idée de la traduction comme « pont ». Voir à ce propos : SOFO, Giuseppe, 2019. « Du pont au seuil : Un autre espace de la traduction ». TRANS– [Online], 24 | 2019 ; document en ligne depuis le 01/04/2019, consulté le 26/08/2019.

URL: http://journals.openedition.org/trans/2335 ; DOI : 10.4000/trans.2335.

[24] Un problème auquel Derrida répond dans un entretien avec Julia Kristeva en introduisant ce qu’il appelle le « signifié transcendantal ». Voir :  DERRIDA, Jacques, 1972. Positions. Paris, Éditions de Minuit : 30 sq.

[25] 597e: Εἶεν, ἦν δ’ἐγώ  τὸν τοῦ τρίτου ἄρα γεννήματος ἀπὸ τῆς φύσεως μιμητὴν καλεῖς; Trad. allemande de R. Rufener, revue par T. Szlezák : « Wem also, von der Natur der Sache aus gerechnet, die dritte Hervorbringung obliegt, den nennst du Nachahmer? » (PLATON, 1833 : 813).