« Traduire Derrida »

// traduit de l’allemand par Arthur Lochmann

Si la présente intervention traite de la traduction, ce terme est à entendre dans plus d’un sens, comme on le verra par la suite. Mais j’aimerais commencer par une réminiscence historique[1]. À la fin des années soixante, au légendaire Institut d’herméneutique du département de philosophie de la Freie Universität Berlin, les étudiants qui gravitaient autour de Jacob Taubes lisaient ensemble Althusser, Derrida, Foucault, Lacan, Lévi-Strauss, Bachelard et Canguilhem. C’est là, à l’été 1969, dans un groupe de travail sur la sémiologie dirigé par Rodolphe Gasché, que j’eus mes premiers contacts avec l’ouvrage publié par Jacques Derrida à l’automne 1967, De la grammatologie. Le même été, je rencontrai Derrida en personne à l’occasion d’un cours qu’il donnait à Berlin à l’Institut de littérature générale et comparée dirigé par Peter Szondi. Et il se trouva bientôt un éditeur allemand, Metlzer de Stuttgart, pour s’intéresser à une traduction. À la fin de l’année 1969, Hanns Zischler et moi-même nous mîmes au travail. Nous étions encore tous deux étudiants. Le français avait été ma première langue vivante au lycée. Traduire, à l’époque, était ce qu’on pourrait appeler un « mouvement d’initiative populaire » parmi les étudiants berlinois en philosophie et en sciences du langage.

Cette traduction – une gageure, j’en conviens – suscita d’intenses réflexions sur la pensée de Derrida. Ce qui m’y fascinait le plus, c’était le fait que le mouvement de la Grammatologie comme texte, comme déroulement d’un texte, accomplisse précisément ce mouvement de surplus par supplémentation que Derrida, à la faveur d’une lecture minutieuse de l’Essai sur l’origine des langues de Jean-Jacques Rousseau, avait développé dans la deuxième partie de l’ouvrage. La relation entre langage et écriture est l’objet auquel Derrida rattachait le geste du supplément et, ce faisant, inversait les pôles : l’écriture devient le « dangereux » supplément de la parole, au sens où le substitut produit des effets qui n’obéissent plus au médium qu’il était censé garantir. Au fond, ces effets découlent et sont fonction de la matérialité propre au supplément lui-même et des possibilités qu’il offre. La tension continue qui résulte d’un mouvement de remplacement aussi hétéroclite, précisément parce qu’elle obéit au jeu du remplacement, conduit au domaine de l’inanticipable. J’y pressentais et entrevoyais alors – et c’est encore le cas aujourd’hui – la possibilité d’une philosophie par-delà (ou, mieux, par-deçà) la métaphysique et les contraintes des systèmes totalisants et homogènes, et malgré tout placée sous le signe de la rigueur : une sorte de célébration du potentiel de surprise que recèle la pensée.

Mais à ce stade, permettez-moi de dire d’abord quelques mots sur mon expérience de traducteur du texte de Derrida, et sur la façon dont cette expérience – telle que je la vois – est liée au projet même de Derrida. La difficulté, le point central, est et demeure le mouvement précaire du supplément. À force de lire la Grammatologie, on finit par constater que le flot des phrases – la logique grammaticale, en quelque sorte – prétend tracer des lignes de fracture dans le tissu de la métaphysique occidentale, et ainsi jalonner le champ d’une manière nouvelle, qui ne cherche pas à remplacer le cadre conceptuel traditionnel et les grandes dichotomies telles que la présence et l’absence, l’origine et la fin, la nature et la culture, mais entreprend de les fissurer de l’intérieur. Le jeu n’est donc pas celui d’une négation catégorique, au sens dialectique traditionnel, suivie d’un dépassement, il consiste dans le mouvement au sens d’une différence subcritique. La tentative pour penser cette différence, on s’en aperçoit particulièrement clairement en traduisant, se prolonge jusque dans la structure fine des phrases de la Grammatologie. Et comme en conviendra aisément quiconque a lu le texte, la forme de son mouvement différentiel est un défi lancé aux lecteurs. Dans l’effort de traduction, elle se fait sentir comme une résistance, s’oppose à la compréhension à la manière d’un obstacle insurmontable qui ne peut être que contourné, et qui donc, en un mot, oblige à des détours.

Cela n’est pas sans rappeler l’« obstacle épistémologique » de Gaston Bachelard (conceptualisé dans La Formation de l’esprit scientifique) : lui aussi est inhérent au mouvement de production de savoir scientifique qui se trouve au cœur des réflexions bachelardiennes. Son concept d’obstacle épistémologique désigne une sorte de postériorité de l’explication, qui à ses yeux est presque constitutive du processus empirique de production de la connaissance scientifique, et qui le ralentit en même temps que, par son inévitable turbidité, elle attise le désir de pousser plus loin le processus de recherche. Si l’on lit le texte de Derrida comme un processus de production de chaînes de signifiants qui ne tirent leurs excroissances et leurs ramifications que de l’acte même d’écriture, autrement dit comme un système expérimental empirico-grammatical, ainsi que j’aimerais le nommer, alors l’obstacle grammatologique, de la même manière que l’obstacle épistémologique, se trouve au cœur du mouvement d’exploration – dans le cas de Derrida : une exploration par l’écriture. Il précède en même temps qu’il est à la traîne, avec tous les entremêlements possibles qu’une telle contradiction ne manque pas de provoquer. La traduction doit se plier à ce principe si elle veut rendre justice au texte. Elle devient elle-même une exploration expérimentale dans laquelle la clarté ne survient toujours qu’après-coup. Ainsi le processus de traduction est-il marqué et baigné de cette postériorité constitutive, à des degrés différents selon le gradient qui s’élabore de la première à la dernière page. Une sorte d’expérience tacite se fait jour en effet, qui se manifeste au fur et à mesure du processus d’accumulation du savoir et de la familiarisation avec les gestes textuels ; qui à aucun moment ne peut devenir définitive ni être fixée pour toujours ; et qui apparaît sous une lumière nouvelle chaque fois qu’une nouvelle décision est prise.

Les difficultés que cela représente dans le détail sont très bien illustrées par l’exemple d’un des néologismes de Derrida, dans lequel se condense et se concentre tout le geste de la Grammatologie. C’est le concept de différance. Comment pourrait-on traduire ce terme en allemand ? Ce problème, loin d’être secondaire, contient et comprime en un jeu de mots discret mais significatif le message central de la Grammatologie : l’importance qu’a eue la mise par écrit – et du même coup la possibilité du détachement par rapport à l’instant vécu de la présence – dans l’histoire de la philosophie occidentale, des sciences européennes, et de l’ensemble des traces que les graphismes de toute sorte ont laissées dans la sédimentation historique de notre savoir. Derrida se réfère ici notamment à certaines remarques qui se trouvent dans un fragment de texte d’Edmund Husserl portant sur l’Origine de la géométrie (Die Krisis der europäischen Wissenschaften und die transzendentale Phänomenologie 365-386). Dans cet écrit tardif, Husserl souligne le fait que le développement de la géométrie en particulier, et des sciences en général, a eu pour condition de possibilité le recouvrement et le dépassement de la tradition orale par une tradition écrite, et que cette évolution ne peut être comprise sans avoir à l’esprit les processus particuliers de sédimentation qui furent par là rendus possibles – une sédimentation de traces au sens d’un dépôt et d’une conservation aussi bien que d’une superposition. Dans un entretien publié en 1999, Derrida se souvient : « Husserl disait que seule l’écriture pouvait donner à ces objets idéaux [de la géométrie] leur idéalité finale, que seule elle leur permettrait d’entrer en histoire en quelque sorte : leur historicité leur venait de l’écriture. » (Sur parole 21) De même que la nature particulière de matérialité propre à ces idéalités, pouvons-nous ajouter. Mais l’astuce du néologisme de Derrida réside dans le fait que contrairement aux voyelles écrites – entre e et a – sur lesquelles il repose, la différence entre ces dernières est pour ainsi dire inaudible lorsque les deux mots français sont prononcés ; elle n’est identifiable que dans la forme écrite. Sitôt prononcée, elle menace de disparaître, se dissimule. Difficile, en allemand, de trouver un équivalent aussi génial pour rendre ce subtil jeu de voyelles qui, de manière exemplaire, révèle le subversif pouvoir différenciateur de l’écriture en tant que trace. Et ainsi, le processus de supplémentation qu’est la traduction se met irrémédiablement en mouvement et se manifeste à la fois comme surplus et comme perte. Après mûre réflexion, nous optâmes à l’époque pour « *Differenz » (Differenz précédé d’une astérisque). Une solution guère brillante, certes, mais qui présente toutefois l’avantage de conserver à la fois la disparition dans la prononciation et la différence graphique – même si elle doit pour cela emprunter le détour d’un signe diacritique supplémentaire qui n’est pas plus prononcé à l’oral que lu à l’écrit. Pendant un moment, nous fûmes tentés par un jeu de mots avec « Bewägung » (Bewegung / Bewägung), mais nous n’osâmes finalement pas céder à cette exubérance traductologique.

Quelque chose doit encore être évoqué au moins en passant. L’abandon au texte qu’exige toute traduction, et qui consiste à étreindre autant qu’à être étreint, peut conduire à faire resurgir de manière éclatante la polysémie effacée des vocables quotidiens, en ajoutant de nouvelles facettes à ce que l’on peut appeler la signification traditionnelle ou « lexicale » d’un mot ; des effets sémantiques, donc, qui ne dépendent précisément pas du concept et de sa référence, mais bien plutôt du jeu avec les qualités littérales d’un mot, de la littéralité en tant que telle. En voici un exemple : la notion de réserve joue un rôle central dans la Grammatologie de Derrida. Elle est liée au concept de différance dans la mesure où elle désigne aussi bien le retard dans la dimension temporelle suggéré par celle-ci, que la position de retrait propre à la trace dans la dimension spatiale de ce concept. Dans mes archives, j’ai retrouvé une feuille de notes datant de l’époque de cette traduction. Il y figure une série de mots donnant une idée de ce que l’on pourrait appeler ce jeu de littération – qui est en même temps un jeu d’itération : ReserveVerhalt, Vorbehalt, Vor-Halt, Ver-wahrung, Verhaltenheit, Gewähr (rayé), Hut, Gehege[2]. De tels enchaînements de mots prennent souvent des tournants inattendus. Le jeu avec ces nuances et leurs subtils déplacements métaphoriques et métonymiques court toutefois toujours le risque de devenir obsessionnel. Mais la Grammatologie est elle-même en partie le produit d’une telle obsession pour la lettre. Derrida y eut recours pour la première fois dans le cadre de son interprétation du concept husserlien du « signe », dans La Voix et le phénomène. Et comme chacun sait, Derrida débuta sa carrière philosophique publique en tant que traducteur de Husserl. Il traduisit et annota le fragment sur l’origine de la géométrie évoqué plus haut, d’abord resté sans titre, puis édité de manière posthume, et le fit publier en 1962 en l’accompagnant d’une longue introduction – son tout premier ouvrage. Cela peut paraître étrange à première vue, mais n’est pas tout à fait injustifié pour peu qu’on lise la pensée-comme-écriture et l’écriture-comme-pensée derridienne comme un processus de traduction, comme l’inépuisable chronique d’un procès ininterrompu de translation qui prit son cours dans le tournant historique que connut la phénoménologie de Husserl avec ce fragment – publié pour la première fois par son élève Eugen Fink en 1939 dans la Revue internationale de philosophie. Lors d’une table ronde avec Derrida, Rodolphe Gasché alla même jusqu’à lui demander : « La traduction n’est-elle pas l’opérateur de la différance, différant ce qui la rend possible ? » (Lévesque et MacDonald, L’Oreille de l’autre 151) Puis, il renvoya à ce qu’il appelle le « noyau asémique » de la langue, ceci précisément qui se soustrait encore et toujours à la prise du signifier, et maintient ainsi en mouvement le processus de traduction comme un permanent déplacement dans le temps et dans l’espace.

Une fois la traduction de la Grammatologie achevée, je me consacrai à d’autres choses. Tout d’abord à la théorie structuraliste de la production de connaissance élaborée par Louis Althusser, puis aux sciences elles-mêmes. Lorsque la traduction finit par paraître aux éditions Suhrkamp en 1974, je m’étais déjà tourné vers les sciences naturelles et m’apprêtais à devenir biologiste moléculaire – et à passer les quinze années suivantes en laboratoire. C’est seulement au début des années quatre-vingt-dix, après une longue immersion dans les biosciences et la génétique moléculaire expérimentale au cours de laquelle la réflexion philosophique céda la place à la Pensée avec les mains – comme on pourrait le dire avec Denis de Rougemont –, que je fis retourretournai à ma première expérience de lecteur et traducteur de Derrida. J’y trouvai alors des résonances considérables avec le processus expérimental, et une ressource où puiser pour nourrir mon élaboration d’une épistémologie et d’une histoire de l’expérimentation.

Ainsi commença une nouvelle aventure de traduction, d’un genre tout différent : introduire la pensée de Derrida dans l’étude historique des sciences. Car il est parfaitement évident que dans l’époque post-husserlienne de Derrida, les sciences de la nature sont presque toujours laissées hors champ. Et pourtant, me semble-t-il, son travail sur les sciences doit être replacé dans un plus vaste horizon. Lors d’un entretien de la fin des années quatre-vingt-dix, lui-même affirmait ceci :

Au début des années cinquante, après l’introduction de la phénoménologie [en France] par Sartre et Merleau-Ponty, je sentais le besoin de poser la question de la science, de l’épistémologie, à partir de la phénoménologie, ce que Sartre et Merleau-Ponty n’avaient pas fait d’une certaine manière. Par conséquent, j’ai écrit mes premiers essais sur Husserl en les orientant vers les questions de l’objectivité scientifique et des mathématiques : Cavaillès, Tran-Duc-Tao, et aussi la question marxiste. (Sur parole 20)

Et en effet, c’est bien le mode opératoire de la phénoménologie husserlienne critique ultérieure qui nous fournit un outil pour comprendre où Derrida voulait alors en venir. « Husserl, poursuit Derrida, est pour moi celui qui m’a enseigné une technique, une méthode, une discipline, celui qui ne m’a jamais abandonné » (84) – « discipline » étant ici à entendre dans le sens de rigueur. Par ses écrits phénoménologiques tardifs, Husserl ouvrit le champ à une épistémologie située dans une perspective historique universelle, entre le Monde et Moi. « Pour décoller cette pellicule de l’apparaître et le distinguer à la fois de la réalité de la chose et du tissu psychologique de mon expérience », ajouta Derrida dans un entretien ultérieur, « l’opération est extrêmement subtile. C’est le recours au sens, nu, sauvage, qui demande une grande délicatesse dans la conversion du regard. » (76)

Ainsi Derrida s’inscrivit-il dans une ligne traditionnelle de la pensée française, qui s’efforçait tout autant d’échapper à un positivisme aride qu’à une théorie psychologisante de l’expérience, une tradition qui entre-temps s’est fait connaître sous le nom d’épistémologie historique et dont les représentants vont d’Abel Rey et Léon Brunschvicg à Michel Foucault, en passant par Gaston Bachelard, Jean Cavaillès et Georges Canguilhem[3]. À cet égard, il n’est pas inutile de se rappeler qu’entre 1960 et 1964, Derrida travaillait comme assistant à la Sorbonne, notamment auprès de Suzanne Bachelard, grande spécialiste de Husserl et fille de Gaston Bachelard, ainsi qu’auprès de Georges Canguilhem (Bennington et Derrida, Jacques Derrida 303). Pour le dire avec une expression tirée de Sur la logique et la théorie de la science, un bref texte posthume de Jean Cavaillès : pour Derrida, c’est la question de la « révision perpétuelle des contenus par approfondissement et rature » (78) qui caractérise le cours des sciences.

Ainsi, partant des remarques de Husserl sur l’origine de la géométrie et prolongeant Cavaillès, Derrida espérait se rendre capable de « mettre au jour, d’une part, un nouveau type ou une nouvelle profondeur de l’historicité, et déterminer d’autre part, corrélativement, les instruments nouveaux et la direction originale de la réflexion historique » (L’Origine de la géométrie 4) . En s’appuyant sur Husserl, Derrida fit apparaître que « l’historicité des objectités idéales [des mathématiques] » (par un déplacement éloquent, Derrida traduit le concept husserlien d’Objektivität par celui d’objectité), c’est-à-dire « leur origine et leur tradition – au sens ambigu de ce mot qui enveloppe à la fois le mouvement de la transmission et la perdurance de l’héritage – obéit à des règles insolites, qui ne sont ni celles des enchaînements factices de l’histoire empirique, ni celles d’un enrichissement idéal et anhistorique. La naissance et le devenir de la science doivent donc être accessibles à une intuition historique d’un style inouï […]. » (4-5) Et dans un autre passage de sa longue introduction à L’Origine de la géométrie, il ajouta impitoyablement ceci : « Si l’on tient pour acquis le non-sens philosophique d’une histoire purement empirique et l’impuissance d’un rationalisme anhistorique, on mesure la gravité de l’enjeu. » (37)

Dans L’Origine de la géométrie, on trouve de courts développements sur l’émergence et l’établissement de l’écriture au cours de l’histoire : « C’est la fonction décisive de l’expression linguistique écrite, de l’expression qui consigne, que de rendre possibles les communications sans allocution personnelle, médiate ou immédiate, et d’être devenue, pour ainsi dire, communication sur le mode virtuel. » (186) En insistant sur cette remarque de Husserl relative au rôle de l’écriture, Derrida a rendu accessibles les vues philosophiques ultérieures de Husserl à une épistémologie historique bien plus exotérique que celui-ci ne l’avait envisagée. Derrida s’intéressait avant tout à la technologie de l’écriture, dont il essayait d’analyser le potentiel en même temps que de l’épuiser. L’histoire des sciences et l’épistémologie des dernières décennies ont fait entrer dans cet espace tous les différents médias et dispositifs d’inscription qui caractérisent les sciences empiriques modernes, de même que les « phénoménotechniques » – pour employer une expression de Bachelard (Études 19) – qui leur sont liées.

Dans sa Grammatologie, Derrida examine la forme de l’historicité, à laquelle il confronte l’histoire empirique, à l’aide d’un autre néologisme : le concept d’« historialité » – un concept « provisoire », comme il le précisait lui-même (De la grammatologie 38). Ce terme désigne la tentative pour penser l’évolution historique dans un horizon ouvert de signification inanticipable, une sorte de cohésion historique qui n’est ni simplement chronologique ni téléologique. La pensée historiale se réfère à une récurrence qui est inhérente à la « question en retour » elle-même (la Rückfrage de Husserl). La question en retour – incarnation de l’historique – devient ainsi une itération. Mais ce n’est pas tout. Dans une perspective historiale, l’histoire des sciences doit partir du principe que la récurrence est intégrée dans la structure temporelle des systèmes de recherche empirique, et par-là dans la production des techno-phénomènes de la science et de ses traces phénoménotechniques.

Selon Derrida, « la trace n’est pas seulement la disparition de l’origine, elle veut dire ici – dans le discours que nous tenons et selon le parcours que nous suivons – que l’origine n’a même pas disparu ; qu’elle n’a jamais été constituée qu’en retour par une non-origine, la trace, qui devient ainsi l’origine de l’origine » (90).

Quoi qu’il en soit, la figure de la différence / différance, de la différence productive, du déplacement étonnant – parce que créateur de sens –, de la génération d’inanticipable par transfert, ce centre organisateur des premiers écrits de Derrida me parut être une clé pour la compréhension du processus de recherche expérimentale comme processus de production de traces. Car dans l’expérimentation scientifique en effet, il s’agit moins d’obtenir la confirmation d’hypothèses que de faire advenir l’inanticipable, de rendre possible, à la frontière entre savoir et non-savoir, entre hasard et nécessité, ce type de découvertes qui ne peuvent être simplement déduites de ce qui est déjà donné. Le nouveau, per definitionem, c’est ce que l’on ne pouvait pas savoir, car il ne peut advenir que comme événement. Mais pour provoquer un tel événement, un certain engagement est nécessaire. Il ne se produit pas comme ça. Il requiert la mise en jeu de toutes les forces.

Voilà par quels développements il fallait en passer pour pouvoir montrer comment la traduction s’entremêle ici. Derrida développe son concept de mouvement véritablement historique dans et par la traduction d’un texte de Husserl. Ma propre traduction de Derrida a finalement elle-même connu une traduction supplémentaire. Dans Experimentalsysteme und epistemische Dinge[4], le résultat de ma contribution personnelle à une épistémologie historique de l’expérimentation, j’entreprends justement cette tentative pour traduire en profondeur le mouvement de pensée de Derrida dans l’histoire des sciences contemporaines. Mais cet ouvrage doit aussi son existence à une autre forme de traduction permanente : il est en effet difficile de déterminer dans quelle langue le texte fut écrit. Les premiers fragments virent le jour en anglais, à l’occasion d’un séjour de recherche à l’université de Stanford à l’hiver 1989-1990. Puis j’ai rédigé l’esquisse de quelques idées directrices pour plusieurs communications données en allemand, ensuite publiées sous le titre Experiment, Differenz, Schrift en 1992. Parallèlement à cela, je continuais de travailler à une vaste monographie en langue anglaise, à laquelle furent intégrées des parties de textes initialement écrites en allemand, publiée en 1997 sous le titre Toward a History of Epistemic Things. Experimentalsysteme und epistemische Dinge, pour finir, est une version allemande parue en 2001 à la suite de ce texte anglais. Ainsi l’origine de cet ouvrage est d’emblée contaminée, biffée, pour parler avec les mots de Derrida. Ce travail est né d’une confrontation entre deux langues, et ceci dans un sens double : d’une part entre l’anglais et l’allemand, d’autre part entre la langue de l’épistémologie française et celle d’un système expérimental dont l’histoire est racontée. À ces deux égards, on ne peut plus parler de traduction dans un sens simple et linéaire. Ce qui a lieu, bien davantage, c’est la recherche ininterrompue et toujours plus affinée de dicibles – pour introduire ici un néologisme de notre cru –, de production de sens dans les interstices entre les langues. Car ce que l’on peut voir et entendre dans l’une se soustrait dans l’autre. Et ainsi faut-il chaque fois, à nouveaux frais, inventer, déplacer, transposer. Certains mots, qui pourtant portent le poids d’un message épistémique tout entier, peuvent se révéler intraduisibles. Ainsi par exemple du terme anglais « unprecedented », piètre succédané de l’allemand Unvorwegnehmbar, avec sa protentionalité résolument négative.

Permettez-moi d’évoquer ici encore une anecdote. En 1992, on fêta le vingt-cinquième anniversaire de la parution de De la grammatologie. Hanns Zischler et moi-même vîmes là une occasion de réviser notre traduction d’alors. Le charme de l’entreprise, nous disions-nous, résiderait moins dans le fait d’éliminer certains défauts évidents que dans la perspective de l’aventure qui consisterait à redécouvrir les variantes retenues parmi la profusion de solutions possibles et d’en modifier quelques-unes. La traduction vit d’une condition de productivité qui lui est propre. Il y a un modèle indépassable, mais à l’inverse, il n’y a pas de transcription indépassable. Nous prîmes donc contact avec les éditions Suhrkamp, mais n’obtînmes aucune réponse. L’ancienne traduction resta ainsi inchangée. Cet épisode montre qu’en règle générale, les éditeurs ne considèrent pas la traduction comme un travail aussi inachevé et inachevable que toute autre activité scientifique.

Au printemps 2004, je me trouvai à Paris pour un court séjour de recherche. Sur le boulevard Saint Michel, je vis dans un kiosque à journaux le dernier numéro du Magazine littéraire. Le dossier était consacré à Jacques Derrida, qui répondait aux questions d’Aliette Armel. Ses remarques faisaient référence à un entretien donné en 1991 pour le même magazine, dont elles reprenaient le thème. Mais Derrida ne parlait désormais plus seulement du point de vue de l’événement, du faire-advenir, il se plaçait dans la perspective de la décision :

Si on fait seulement ce qu’on peut faire,ce qui est en son pouvoir, on ne fait que développer des possibilités qui sont en soi, on déploie un programme. Pour faire quelque chose, il faut faire plus que ce qu’on peut faire. Pour décider, il faut traverser l’impossibilité de la décision. Si je sais quoi décider, il n’y a plus de responsabilité à prendre. C’est vrai de l’expérience en général. Pour que quelque chose ou quelqu’un arrive, il faut qu’il soit absolument inanticipable. Un événement n’est possible que comme impossible, au-delà du « je peux ». » (« Du mot à la vie » 28)

Prise en 1969, à l’âge de vingt-trois ans, la décision de s’atteler à la traduction de la Grammatologie était certainement une « impossibilité » au sens où l’entend Derrida. S’ouvrit alors une « aventure », comme Jean Cavaillès l’a formulé un jour en parlant des sciences, que l’on « ne peut arrêter qu’arbitrairement et dont chaque instant […] procure une nouveauté radicale » (« La pensée mathématique » 51). Le secret de cette aventure, pour convoquer encore une fois Derrida, c’est le « déplacement dans la répétition » (Sur parole 9 et 54).

Rencontre Penser en langues – In Sprachen denken, Paris 2016


 

Ouvrages cités

Bachelard, Gaston. La Formation de l’esprit scientifique. Paris: Vrin, 1938.

Bachelard, Gaston. « Noumène et microphysique. » (1931-1932). Études. Paris: Vrin, 1970: 11-24.

Bennington, Geoffrey, et Jacques Derrida. Jacques Derrida. Paris: Le Seuil, 1991.

Cavaillès, Jean, et  Albert Lautman. « La pensée mathématique (séance du 4 février 1939). » Bulletin de la Société française de philosophie 1945. 40 :1. https://s3.archive-host.com/membres/up/784571560/GrandesConfPhiloSciences/philosc07_cavailles_lautman1939.pdf. Consulté le 24 mars 2018.

Cavaillès, Jean. Sur la logique et la théorie de la science. Paris: Presses Universitaires de France, 1947.

Derrida, Jacques. La Voix et le phénomène. Paris: Presses Universitaires de France, 1967.

Derrida, Jacques. De la grammatologie. Paris: Éditions de Minuit, 1967. Trad. Hans-Jörg Rheinberger, Hanns Zischler. Grammatologie, Francfort-sur-le-Main: Suhrkamp Verlag, 1974.

Derrida, Jacques. Sur parole. Paris: Éditions de l’Aube, 1999.

Husserl, Edmund. « Der Ursprung der Geometrie als intentional-historisches Problem. » Publié par Eugen Fink. Revue Internationale de Philosophie 1:2 (1939): 207-225.

Husserl, Edmund. L’Origine de la géométrie. Trad. et introd. Jacques Derrida. Paris: Presses Universitaires de France, 1962.

Husserl, Edmund. « Der Ursprung der Geometrie als intentionalhistorisches Problem. » Husserl, Edmund. Die Krisis der europäischen Wissenschaften und die transzendentale Phänomenologie. Husserliana tome 6. La Haye: Martinus Nijhoff, 1976: 365-386.

Hyder, David. « Foucault, Cavaillès, and Husserl on the historical epistemology of the sciences. » Perspectives on Science 11 (2003): 107-129.

Lévesque, Claude, et Christie MacDonald, éds. L’Oreille de l’autre : otobiographies, transferts, traductions. Textes et débats avec Jacques Derrida. Montréal: vlb éditeur, 1982.

Rheinberger, Hans-Jörg. Experiment, Differenz, Schrift. Marburg: Basilisken Presse, 1992.

Rheinberger, Hans-Jörg. Toward a History of Epistemic Things. Synthesizing Proteins in the Test Tube. Stanford: Stanford University Press, 1997.

Rheinberger, Hans-Jörg. Experimentalsysteme und epistemische Dinge. Eine Geschichte der Proteinsynthese im Reagenzglas. Göttingen: Wallstein Verlag, 2001.

Rheinberger, Hans-Jörg. « Derrida übersetzen. ». Christoph Hoffmann et Caroline Welsh, éd., Umwege des Lesens. Aus dem Labor philologischer Neugierde. Berlin: Parerga Verlag, 2006: 317-323.

Rougemont de, Denis. Penser avec les mains. Paris: Albin Michel, 1936.

« Du mot à la vie : un dialogue entre Jacques Derrida et Hélène Cixous. Propos recueillis par Aliette Armel. » Magazine littéraire 430 (avril 2004): 22-29.

 


 

[1]Une première version du texte original allemand a été publiée en 2006 dans le volume dirigé par Christoph Hoffmann et Caroline Welsch, Umwege des Lesens: Aus dem Labor philologischer Neugierde.

[2]    Tenter de traduire un tel « jeu de littération » est évidemment voué à l’échec. Risquons tout de même une proposition, afin de donner au lecteur non-germaniste une idée de la variation des signifiés dans cet enchaînement : « Réserve – rétention, restriction, délai, dépôt, retenue, garantie (rayé), garde, plates-bandes ». (N.d.T.)

[3]    Sur ce point, voir l’article de David Hyder cité dans la bibliographie.

[4]    À paraître en français aux éditions Garnier-Classiques sous le titre Systèmes expérimentaux et choses épistémiques. (N.d.T.)