« Pensée sans savoir, pensée sans le savoir »

Je voudrais remercier vivement Franziska Humphreys et les organisateurs de cet atelier de m’avoir invité à parler dans ce cadre académique. C’est une grande chance pour moi de pouvoir m’adresser à des chercheurs universitaires, moi qui n’ai jamais pratiqué personnellement la recherche, et qui pourtant, depuis quelques années, vis principalement de la traduction de textes issus de la recherche scientifique : Philosophie de la nature, Feyerabend, Le culte moderne des monuments, Aloïs Riegl, Philosophie de la mode, Georg Simmel, Systèmes expérimentaux et choses épistémiques, Hans-Jörg Rheinberger, ainsi que d’autres chercheurs du Max-Planck-Institut. Je dois souvent me faire violence pour me convaincre de mon aptitude à bien traduire, me convaincre de ce que mon inexpérience de la pratique scientifique ne constitue pas un obstacle à la traduction de ces textes, de vos travaux à vous, les chercheurs.

Et puis avec le temps, et grâce à quelques occasions qui me furent offertes, comme aujourd’hui, de réfléchir à ma propre pratique, j’en suis venu à considérer la traduction comme une sorte de « pensée sans savoir », de « pensée sans le savoir ». Je m’étonnais souvent, après avoir terminé une traduction, d’avoir presque oublié les phrases que j’avais formées, comme si j’avais été traversé par un texte, mis en mouvement par la pensée qui l’anime, avant de revenir à moi-même. Rarement je me suis trouvé dans une position de surplomb par rapport au texte, le surplomb du commentateur ou du soi-disant passeur, bien plus souvent j’ai adopté délibérément la posture de l’interprète, aux prises directes avec le mouvement du texte, l’articulation des phrases et les replis de la syntaxe.

En parlant de « pensée sans savoir », je ne veux bien évidemment pas faire l’éloge d’une forme d’ignorance ou d’innocence face au texte et à son inscription dans  l’histoire. En sciences, et en sciences humaines en particulier, le traducteur évolue dans un contexte lexiculturel très contraignant : un contexte multilingue et stratifié par les traductions successives des grands concepts, puis par les différentes fécondations et ramifications qui ne manquent pas de suivre dans le sillage de ces traductions. Et ceci ne concerne pas seulement les retraducteurs de Hegel ou de Freud, bien au contraire, car toute modification d’une partie de l’édifice impose de revoir ses autres parties. C’est un phénomène tout à fait quotidien dans la pratique de traducteur. Et c’est un phénomène qui fait que tout texte issu d’une autre langue doit toujours être réinscrit dans la culture de traduction de la langue cible, courant parfois le risque de s’échapper à lui-même. Je pense par exemple aux termes de Aufhebung, Zusammenhang, dont l’histoire des traductions est si massive, si écrasante qu’elle vient souvent troubler la réception. En tant que traducteur, on est à la fois un acteur et un spectateur des migrations saisonnières des concepts entre les langues, et dont il faut assurer une sorte de comptage pour savoir où ils se trouvent quand on en a besoin. Cette connaissance du contexte épistémique, des concepts et de leur traduction dans l’histoire, relève de l’expérience des textes, de l’Erfahrung. Elle est commune au traducteur, au commentateur et au savant.

Mais pour désigner la forme de savoir spécifiquement nécessaire à la traduction d’un texte scientifique, on pourrait parler d’un « savoir passif », « savoir tacite », comme on distingue, dans la maîtrise d’une langue, vocabulaire « passif » et vocabulaire « actif ». Cela fait penser à la notion d’Erfahrenheit. Dans cette expression forgée par Fleck, il ne s’agit pas de la simple expérience vécue, l’Erfahrung, laquelle nous rend capable de porter une appréciation et un jugement sur une œuvre, un objet singulier ou une situation particulière. L’Erfahrenheit, elle, est ce qui nous permet d’incorporer ces appréciations et jugements au cours du processus de production, de penser en quelque sorte avec les outils, avec les mains. L’Erfahrung est une conquête intellectuelle, tandis que l’Erfahrenheit, intuition acquise, est une forme d’activité et une forme de pensée.

Cet état d’intimité avec son objet, en l’occurrence avec les gestes textuels, s’installe peu à peu au fil des textes, et au fil de chaque traduction. Il ne peut être définitivement fixé ni même articulé, mais il se manifeste, ou s’actualise, à chaque fois qu’une décision doit être prise, dans ce qu’on pourrait considérer comme une virtuosité ponctuelle. Et ces occasions sont très nombreuses. Pour dire les choses plus concrètement, telles qu’elles se présentent dans mon quotidien, c’est cet état qui permet de sentir s’il est possible de recourir à une traduction croisée, comme par exemple de rendre l’adverbe allemand par un verbe français et le verbe par un adverbe ; qui permet de savoir s’il est légitime de retenir plusieurs solutions en français pour rendre un même mot en allemand en fonction de ses différents contextes d’apparition ; c’est lui aussi qui permet de savoir s’il faut traduire un adjectif allemand par un complément. L’emploi de l’adjectif présente une sorte de bivalence qui est plus prononcée en allemand qu’en français. Ces deux valeurs sont d’une part le caractère de qualificatif, d’autre part ce qu’on pourrait rapprocher d’une forme de génitif. Souvent ces deux valeurs se confondent. Mais ce n’est pas toujours le cas. Exemple : « un problème subjectif », veut à la fois dire « un problème lié à la subjectivité » et « un problème du sujet ». L’écart est plus éclatant avec le « solde migratoire ». L’adjectif, ici, n’est pas employé dans sa fonction qualificative, au sens « le solde qui migre », mais dans sa fonction génitive, le solde « des migrations ». Il y a dans la psychanalyse un exemple canonique qui est celui de l’infantile amnesie, longtemps traduite par « amnésie infantile » alors que cette expression désigne l’oubli de l’enfance.

Bien sûr, le contexte permet de rétablir le sens d’oubli de l’enfance. Mais la lecture est d’abord linéaire, le contexte ne vient qu’après-coup, « c’est quelque chose qui revient » comme dirait Jean-Pierre Lefebvre, dont la prégnance n’est pas absolue. En tant qu’interprète de la langue d’un texte, on a à prendre des décisions en quelque sorte dramaturgiques, qui concernent la façon dont s’accordent la linéarité de la lecture et l’économie globale du texte. C’est toujours ce savoir passif, dans le sens où il n’est pas créateur mais interprétatif, qui permet de trancher sur des problèmes de dramaturgie donc, ou de séquentialité de la pensée : j’entends par-là la question de savoir si l’on peut renverser une phrase sans mettre à mal le raisonnement, si l’on peut transformer un verbe en adverbe pour conserver la progression conceptuelle, et d’une manière plus générale, dans la traduction de l’allemand vers le français, le problème récurrent que pose l’écart entre la grande souplesse de la syntaxe allemande – qui est peut-être l’envers, ou la contrepartie de sa rigueur grammaticale – et la plus grande rigidité de la syntaxe française avec sa séquence prédominante du Sujet-Verbe-Complément. Un exemple typique de cette difficulté, c’est l’antéposition du complément, qui est naturelle et fréquente en allemand, et qui confère au complément une primauté relative, qui marque une légère insistance. En traduisant vers le français, on se trouve face à l’alternative qui consiste ou bien à laisser tomber cette insistance, ou bien à commencer par une tournure présentative du type « C’est… que », de manière à conserver la séquence de la phrase. Mais le lecteur allemand, lui, est habitué à des renversements fréquents, non pas seulement des compléments, mais aussi de verbes ou de propositions entières (Mich hat eine Frage erreicht, Eingeladen hatte Herr Soundso). Ce qui fait qu’en français, la tournure présentative a tendance à surjouer l’insistance de la phrase allemande sur le complément. Là où, à l’inverse, si on renonce à reproduire l’inversion, une sorte de rééquilibrage aura lieu spontanément chez le lecteur français qui est habitué à la structure Sujet-Verbe-Complément et à sa répétition.

C’est dans ces écarts, ces non-concordances lexicales, certes, mais aussi et surtout syntaxiques, c’est dans ces écarts donc, qu’en tant que traducteur on se retrouve pris à penser, non pas sous l’effet d’un savoir propre, actif, mais sous la poussée du texte original et de ses frottements avec la langue cible. Parce que ces tournures, ces effets syntaxiques, qu’ils soient audacieux ou tout à fait orthonymiques, sont non seulement l’intonation, la voix du texte, mais sont aussi bien souvent porteurs d’une partie du sens du texte. Il y a cet exemple, pris par Jean-Pierre Lefebvre, d’une phrase de Hegel : « Wenn wir uns fragen », « Quand nous nous posons la question ». En français, on peut faire porter l’accentuation sur la question, mais aussi sur le nous, nous philosophes qui regardons les choses depuis le dix-neuvième siècle, alors que nous parlons de quelque chose qui se passe dans la philosophie antique. On pourrait alors traduire par « C’est nous qui nous posons la question », et non pas tel philosophe antique. Il faut donc reconstruire, au terme d’une interprétation, pour produire ce qui est un élément spontané du discours de départ.

Deleuze, dans Critique et Clinique, a eu cette phrase célèbre : « La syntaxe est l’ensemble des détours nécessaires chaque fois créés pour révéler la vie dans les choses. » (12) À chaque non-concordance que l’on rencontre, on se surprend à penser à nouveaux frais, avec des outils différents, ce qui fut déjà pensé, à le « révéler à nouveau ». Mais dire cela, parler de quelque chose qui aurait déjà été pensé, pensé avant la langue, c’est abstraire un contenu de pensée distinct de sa forme linguistique, de sa matérialité, c’est supposer l’existence d’une substance « pensée » indépendante de son corps. Or l’expérience sans doute la plus intime du traducteur, c’est la confrontation permanente, et la négociation constante, avec les limites de la référentialité, de la représentationnalité de la langue.

Le cas-limite de cette incarnation de la pensée, qui laisse toujours le traducteur un peu pantois, est cet équivalent sérieux du jeu de mots que l’on pourrait appeler la « preuve par la rime », cet effet dramatique de la pensée où la proximité phonétique, et plus ou moins étymologiquement fondée, de deux termes est censée apporter la confirmation d’un raisonnement. Mais à l’inverse, j’ai parfois du mal à comprendre que l’on fasse des fameux « intraduisibles » un problème à part de la traduction, une liste à répertorier. Car cela revient à figer des termes hors de tout contexte, de toute syntaxe, comme s’ils formaient une exception radicale par rapport au reste du lexique. Alors que chaque jour, en tant que traducteur, je fais cette expérience vertigineuse du moment de suspens entre deux formulations, au cours duquel on tâche de se retenir tantôt à la lettre tantôt au sens, lesquels se dérobent tous deux tour à tour derrière l’autre. Pour le dire avec une expression de Rodolphe Gasché, c’est la rencontre avec le « noyau asémique » de la langue, sa constante soustraction aux prises de la signification, et par-là le maintien en mouvement de la traduction comme processus de déplacement permanent. L’original, donc, revêt la forme de l’antécédent dans une chaîne de « déplacements dans la reproduction ». Il me semble que cette « pensée sans savoir », cette pensée propre au traducteur, se situe dans cette façon de sentir puis de reproduire de manière différentielle le mouvement d’un texte.

C’est à la suite de Hans-Jörg Rheinberger que je transpose ces notions derridiennes de l’épistémologie à la tâche du traducteur. Dans une conférence donnée à Paris en 2016 et intitulée Derrida übersetzen, ce biologiste moléculaire, épistémologue et traducteur, entre autres, de la Grammatologie, établissait une analogie entre son expérience de traducteur et la recherche en sciences naturelles, qu’il a étudiée avec un intérêt passionné pour le pré-conceptuel, l’indicible, le concret de la pratique expérimentale. Il a forgé le concept de « système expérimental » pour désigner les dispositifs ou agencements qui constituent les unités de travail effectives de la science expérimentale contemporaine. Ce sont des unités à la fois locales, individuelles, institutionnelles, instrumentales, c’est-à-dire dotées d’un arsenal d’instruments propres, mais surtout épistémologiques. Ces systèmes expérimentaux procèdent par « reproduction différentielle » d’une même expérience, dans le but de faire émerger du nouveau, des événements inanticipables. En ce sens, les systèmes expérimentaux sont des « machines à fabriquer de l’avenir ». Lors de cette conférence sur la traduction de Derrida, Rheinberger présenta ce qu’on aurait pu appeler une « traduction généralisée », au sens très élargi de toute opération consistant à transformer des signes en d’autres signes, des traces en d’autres traces, mais dans le sens par ailleurs très étroit d’une reproduction différentielle, par opposition à la production de répliques.

Pour illustrer cette idée de « reproduction différentielle », je vais prendre un exemple tiré justement de l’ouvrage dans lequel Rheinberger a exposé ce concept de système expérimental, Systèmes expérimentaux et choses épistémiques. Il s’agit là d’un concept qui m’a causé bien des problèmes lors de la traduction des textes de Rheinberger en général, et qui se trouve au cœur de la pensée de Rheinberger : la Darstellung. Ce terme est particulièrement polysémique. On le connaît de différents contextes épistémiques, et notamment de la psychanalyse. Ce concept est important chez Rheinberger parce c’est l’un des outils lexicaux qu’il emploie pour remettre en cause la pensée représentationnelle, et en particulier la conception traditionnelle de la science comme image, représentation théorique de la nature et du réel. Il utilise ce terme de manière synonymique avec celui de Repräsentation, justement pour mettre en question la représentation, la mettre en mouvement, afin d’imposer une autre signification de Darstellung :

Darstellung ist hier grundsätzlich in dem Sinne zu verstehen, in dem die alte Sprache der Chemie den Begriff verwendet, wenn sie mit ihm den Prozeß der Produktion, Charakterisierung, Isolierung und Reinigung eines Stoffes verbindet. Man wird sehen, daß eine derartige Verwendung des Begriffs dazu führt, seine klassische Konnotation, nämlich etwas zu sein, das für etwas anderes steht, gründlich unterminiert. (Experiment, Differenz, Schrift, 29)

Toutefois, ce texte, Experimentalsysteme und epistemische Dinge, Rheinberger l’a d’abord écrit en anglais. Puis il l’a traduit en allemand. Or le terme de Darstellung n’apparaît pas dans la version anglaise. Il n’est question que de representation. Certes, il y joue avec la polysémie du terme, sans doute elle-même augmentée en anglais par le fait que representation est la traduction anglaise de la Darstellung freudienne. Mais il aura donc fallu la traduction en allemand pour introduire cette différence essentielle. L’introduction de cette différence subcritique, qui ouvre une brèche de l’intérieur, n’est rendue possible que par la reproduction dans une autre langue.

En ce sens, la traduction c’est le « déplacement productif ». Il y a toujours d’abord la perte, l’intraduisible, le non-concordant. Mais à la place vient le surplus, le supplément. La traduction apparaît alors comme un processus de supplémentation. On ne dira rien de nouveau en affirmant que c’est par son inévitable échec qu’une traduction peut devenir productive, et que le traducteur est celui qui cherche, qui traque les non-concordances. Car c’est là qu’il est poussé à interpréter, à penser.

Je vais exploiter un autre exemple chez Rheinberger, ce penseur et praticien de la traduction comme pensée créatrice, qui me semble assez bien symboliser ce phénomène : la toute première phrase que j’ai eu à traduire pour un éditeur était l’exergue d’Itérations, un court volume de Hans-Jörg Rheinberger. Il s’agissait d’un recueil d’épistémologie franco-germano-anglaise, dans le sens où chaque texte était irrigué par des générations d’allers-retours conceptuels entre la France, l’Allemagne et les pays anglophones. Chaque phrase revendiquait tacitement l’héritage commun de ces concepts, qu’elle poussait encore un peu plus loin. L’exergue était une citation de Derrida. La phrase originale de Derrida disait : « Pour faire quelque chose, il faut faire plus que ce que l’on peut faire. » En allemand, la phrase était la suivante : « Um etwas zu schaffen, muss mann darüber hinausgehen, was man beherrscht. » Il y avait là un déplacement productif, une itération : à la faveur de sa reproduction, sous l’effet d’une traduction très interprétative, la phrase avait comme enflé, en même temps qu’elle s’était précisée. C’est un exemple au fond assez anecdotique, mais il a le mérite de bien montrer comment la traduction peut investir les plis et replis du texte, et même en l’occurrence ses replats. Et avec le recul, je me dis que la Rückübersetzung, la Zurücksetzung, la restitution de la phrase originale, n’était peut-être pas la solution idéale, et qu’il aurait plutôt fallu, pour être fidèle à ce geste, proposer une Fortsetzung du jeu itératif.

Pour conclure ces développements derridiens, et pour faire un pas en direction de la recherche, je voudrais ajouter quelques mots au sujet de ce que je ne résiste pas à appeler le « dangereux supplément », à savoir la Note du Traducteur. Dans la Grammatologie, Derrida distingue entre deux types de surplus et souligne le caractère additif du supplément (208). Dans la pratique de la traduction, il est tout à fait courant de déplier l’accordéon – comme on dit parfois –, de recourir à des surarticulations, des détours, des contournements voire des périphrases, afin de rendre raison du texte original. Mais la note du traducteur constitue un supplément « dangereux » dans ce sens où elle produit des effets qui échappent au médium qu’elle est supposée supplémenter, dans ce sens où elle constitue une excroissance en partie inessentielle à la traduction proprement dite et ouvre les vannes intarissables du commentaire et des renvois savants. La note, qui pourtant est encore une façon de déplier ce qui est contenu dans le texte, n’en est pas moins particulière puisqu’elle marque le point d’arrêt de la traduction comme traduction. Mais en tant que possibilité presque toujours à la disposition du traducteur, elle rappelle que la « traduction, par essence interprétative, prépare la voie au commentaire » (Sardin).

Cette question des Notes du Traducteur m’occupe beaucoup en ce moment car je travaille sur la traduction d’un des tomes de la Chronique des sentiments d’Alexander Kluge. Bien qu’il ne relève pas des sciences humaines, je vais développer cet exemple car il me semble mettre en valeur l’enjeu particulier des notes du traducteur. Le Fünfte Buch, c’est le titre, est un ouvrage composé de 402 histoires, longues de trois lignes à trois pages, qui évoquent, souvent par le biais d’anecdotes et de mille détails, certains moments-clés ou grands faits de l’histoire universelle, mais aussi des situations familiales, amoureuses, ou bien encore des parcours de vie singuliers. Ces courts textes, ni nouvelles parce qu’ils n’en ont pas le développement narratif, ni fragments parce que chacun présente une totalité achevée, résonnent entre eux par des mécanismes toujours changeants – le nom d’un personnage, la récurrence d’un même terme, la répétition d’un motif, d’une idée – et tissent ainsi des liens, à des décennies, des centenaires voire des millénaires d’intervalle, entre les sentiments qui font l’humanité. L’ouvrage, qui vit de l’érudition historique surplombante, voire écrasante de Kluge, est précédé d’un avant-propos précisant ceci : « Die Geschichten sind teils erfunden, teils nicht erfunden ». Cette Chronique des sentiments, qui ne s’intitule pas chronique par hasard, invoque de très nombreux personnages et événements historiques réels. Nombre de ces personnages appartiennent à l’histoire universelle, mais une bonne partie également ne sont connus que du lecteur germanophone. Pour traduire les effets d’échos qui font le texte, et restituer ainsi l’expérience que l’on éprouve à la lecture du texte allemand, on voudrait permettre au lecteur francophone de retrouver, en l’y aidant par des notes, les éléments historiques qui lui manqueront pour établir les liens entre les différentes histoires – sans quoi le lecteur passerait à côté de ce qui donne au texte cet aspect d’une caverne où tout résonne. Mais intégrer des notes au texte (il n’y en a quasiment aucune dans l’original, et seulement pour donner des précisions cocasses), c’est aller à l’encontre de ce contrat liminaire passé par l’auteur dans l’avant-propos, puisqu’en mettant une note sur un élément historique à connaître, on pose un marqueur d’authenticité historique distinctif. Et ce faisant, on se pose en tant que traducteur comme une sorte de garant du savoir à maîtriser, là où l’expérience première est celle d’un bombardement narratif qui estompe la frontière entre histoire et fiction. Un parti pris radical pourrait être de ne donner aucune note, et de faire confiance au lecteur du vingt-et-unième siècle, comme disait Michel Butor, celui qui surfe de référence en référence, qui cherche des informations au-delà des frontières et notamment des frontières de l’objet-livre.

Alors même si la question des notes du traducteur se pose différemment en sciences humaines et en littérature – et peut-être même constitue une sorte de frontière entre les différents types de textes –, je voulais terminer par cette figure du lecteur d’aujourd’hui, parce que je me demande si elle n’est pas décisive également pour les textes scientifiques, et en particulier pour une revue de sciences humaines à venir.

Rencontre Penser en langues – In Sprachen denken, Paris 2016


 

Ouvrages cités

Deleuze, Gilles. Critique et clinique. Paris: Éditions de Minuit, 1993.

Derrida, Jacques. De la grammatologie. Paris: Éditions de Minuit, 1967.

Feyerabend, Paul. Naturphilosophie. Francfort-sur-le-Main: Suhrkamp, 2009. Trad. Arthur Lochmann. Paris: Seuil, 2014.

Fleck, Ludwik. Entstehung und Entwicklung einer wissenschaftlichen Tatsache. Einführung in die Lehre vom Denkstil und Denkkollektiv. Francfort-sur-le-Main: Suhrkamp, 1980.

Kluge, Alexander.  Chronik der Gefühle. Francfort-sur-le-Main: Suhrkamp, 2000. Trad. Pierre Deshusses. Paris: Gallimard, 2003.

Rheinberger, Hans-Jörg. Experiment, Differenz, Schrift.  Marbourg: Basilisken-Presse, 1992.

Rheinberger, Hans-Jörg. Toward a History of Epistemic Things. Stanford: Stanford University Press, 1997. Trad. Hans-Jörg Rheinberger. Göttingen: Wallstein, 2001. Trad. Arthur Lochmann. Paris: Classiques Garnier, 2017.

Rheinberger, Hans-Jörg. Iterationen. Leipzig: Merve, 2005. Trad. Arthur Lochmann. Paris: Presses du Réel, 2013.

Riegl, Aloïs. Der moderne Denkmalkultus, sein Wesen und seine Entstehung. Vienne: Braumüller, 1903. Trad. Matthieu Dumont et Arthur Lochmann. Paris: Allia, 2016.

Sardin, Pascale. « De la note du traducteur comme commentaire : entre texte, paratexte et prétexte ». Palimpsestes 20 (2007, mis en ligne le 01 septembre 2009), journals.openedition.org/palimpsestes/99. Consulté 22 mars 2018.

Simmel, Georg. « Philosophie der Mode. » Moderne Zeitfragen 11 (1905): 5-41. Trad. Arthur Lochmann. Paris: Allia, 2013.